217.01

B18/9.1.1

Ms autogr. 2 p. (21 x 13)

À ses parents

Strasbourg 23 août 64

Chers parents,

Je suis arrivé ici hier soir et je vais en partir tout à l'heure. Dimanche, j'ai couché à Reims, le train n'allait pas plus loin1. Hier matin, j'ai revu Reims à loisir: j'ai aperçu madame Émile Viéville et madame Viéville Malin2. J'ai fait route de Reims à Mourmelon avec Charbel3, qui allait de Corbeny au camp. J'ai pu voir l'ensemble du camp, que le chemin de fer traverse. À Châlons, je me suis arrêté une heure pour voir la cathédrale. Quelques heures après, je passais entre les côteaux couverts de vignes de la pittoresque ville de Bar-le-Duc.

Nous serons demain de bonne heure à Zürich; puis nous continuerons notre route en Suisse pendant une douzaine de jours4.

Palustre5 m'attendait à la gare; il est enchanté de m'avoir et vous présente ses compliments respectueux.

J'espère que le chagrin de notre séparation est passé et que vous vous habituez à l'idée de ce voyage dont j'attends de grands résultats.

Vous pouvez m'écrire à Louèche-les-Bains en Suisse, où je serai dans une dizaine de jours - poste restante - c'est dans le canton du Valais6.

Je vous embrasse de tout cœur, vous, Henri, Laure et maman Dehon7.

Votre tout dévoué fils

L. Dehon

1 Ce 23 août 1864 était un mardi (cf. LD 2, du 26, où Léon promet d'écrire «tous les mardis» - ce qui évidemment ne lui sera guère possible). Parti de La Capelle le dimanche 21 par le train, il est arrivé le lundi 22 à Strasbourg, où l'attendait Léon Palustre. Le VO nous apprend qu'après avoir visité à la cathédrale le tombeau du maréchal de Saxe, ils ont quitté Strasbourg à 11 h par «un temps affreux». Après un arrêt à Fribourg (en Brisgau) - où «nous avons vu avec plaisir la cathédrale» - ils sont repartis à 6 h pour Badenweiler par le train jusqu'à Mülheim (cf. NHV II, 71 vº 72 rº).

2 Les «de Viéville», nommés en NHV I, 93 vº (Viéville de Malzy et Viéville des Essarts) dans l'ébauche de généalogie établie par le P. Dehon, étaient apparentés par alliance aux Dehon («par la branche aînée» restée à Dorengt).

3 Charbel: pas autrement identifié; peut-être un habitant de La Capelle ou, en tout cas, une connaissance de la famille Dehon, en service au camp militaire de Mourmelon.

4 En fait, pressés de passer en Italie et découragés aussi par le mauvais temps, ils arrivèrent, le 29 août (cf. LD 2) à Airolo, «le premier village italien» (VO 1 p. 32), de la Suisse italienne, et le 30 août, ils seront à Locarno.

5 Léon Palustre, l'ami et le compagnon d'études et de voyages pendant le séjour à Paris, à partir d'avril 1862: voyage d'Angleterre (1862), de Scandinavie-Allemagne (1863), voyage d'Orient (1864-1865). Archéologue et historien de l'art, L. Palustre est l'auteur de la majeure partie des «notes de voyage», recopiées ensuite par le P. Dehon et conservées aux Archives Dehoniennes (AD): Scandinavie-Allemagne B13/1 et Orient B13/2. Sur L. Palustre cf. NHV I, 63 rº, 64 rº/vº; II, 1 rº - 2 vº, 5 vº, 15 rº…). C'est sur la proposition de Palustre que L. Dehon put faire son grand voyage d'Orient (cf. NHV II, 70 vº): «Palustre me proposa ce voyage. J'en parlai à mon père. Pour gagner une année et dans l'espoir qu'une grande diversion changerait mes idées (i.e. de vocation sacerdotale), il me laissa faire». Le nom de Palustre revient souvent dans les NHV du P. Dehon (cf. NHV vol. 8 index p. 261). Les AD conservent 18 lettres autographes du P. Dehon à Palustre, du 15 janvier 1869 au 8 janvier 1872 (B18/10). Aucune lettre, par contre, de Palustre lui-même au P. Dehon, qui mentionne cependant, sans les citer expressément, des «lettres reçues» (NHV X, 52).

6 Louèche-les-Bains (Loèche…). En réalité, le voyage en Suisse ayant été abrégé selon l'itinéraire Bâle-Zürich Lucerne-Saint-Gothard, ils ne sont pas passés par cette petite ville d'eaux du Valais. À Bologne, Léon avait cependant récupéré la lettre adressée à Loèche (cf. LD 2 et LD 3).

7 Henri, frère aîné de Léon, marié depuis le 30.05.1864 avec Laure (née Longuet). «Bonne maman» ou «maman Dehon» est la grand-mère paternelle: Henriette-Esther (née Gricourt), veuve depuis 1862 d'Hippolyte-Louis Dehon (cf. Généalogie).

217.02

B18/9.1.2

Ms autogr. 4 p. (21 x 13)

À se parents

26 août - Bellinzona 29 août1

Chers parents,

Je vous ai écrit mardi dernier de Strasbourg. Depuis lors, nous avons été contrariés par le mauvais temps. Cependant nous avons pu visiter Fribourg dans la Forêt Noire et Badenweiler, charmante petite ville de bains, puis en Suisse les lacs de Zürich et des Quatre Cantons. Nous avons fait le pèlerinage de Notre-Dame des Ermites qui est suivi par 150.000 personnes chaque année. Nous avons étudié les champs de bataille où la Suisse a conquis son indépendance et les lieux témoins des faits de Guillaume Tell. Notre voyage de Suisse se borne là2. Dans deux ou trois jours, nous serons à Milan et au lieu de la neige qui tombait hier nous aurons une température assez chaude.

28 août. Depuis deux jours, le temps est magnifique et nous avons franchi dans les meilleures conditions le magnifique col du Saint-Gothard. Nous avons supprimé ce qui nous restait à voir en Suisse; demain nous naviguerons vers Milan sur le Lac Majeur.

Je réclamerai votre lettre à Louèche-les-Bains.

Vous pouvez me répondre à Venise où je serai du 10 au 15 du mois prochain.

Après Venise, nous visiterons la Dalmatie et nous arriverons en Grèce vers le 1er octobre3.

Je continuerai à vous écrire tous les mardis, mais il arrivera souvent que vous recevrez mes lettres en retard à cause des distances.

Nous tenons de notre voyage des notes circonstanciées4. Nous avons recueilli en Suisse, et notamment au Saint-Gothard, un assez grand nombre de minéraux. Vous en recevrez un de ces jours une petite caisse que nous vous expédierons pour alléger un peu nos sacs.

Je vous embrasse de tout cœur, vous, Laure et Henri.

Votre dévoué fils

L. Dehon

Palustre vous présente ses compliments respectueux.

Bellinzona (Tessin) - 29 août.

1 Commencée le 26 (pp. 1-2), la lettre a été continuée le 28 (pp. 3-4) et redatée du 29 à Bellinzona.

2 Sur cette partie du voyage cf. NHV 71 vº - 75 rº). Les notes du VO (pp. 1-35) permettent de préciser: le 24, de Badenwiller (par Bâle, Laufenburg, Habsburg, Baden) à Zürich, visite de la ville et coucher à l'Utli; le 25, de l'Utli à Einsiedeln-N.D. des Ermites; le 26, d'Einsiedeln au Rigi; le 27, bloqués au Rigi par le mauvais temps; le 28, descente sur Lucerne; le 29, au Saint-Gothard; le 30, la vallée du Tessin (Giornino, Bellinzona, Locarno).

3 Le programme subira quelque retard comme on verra en LD 4 et LD 5, écrites de Venise le 14 septembre et de Trieste le 25 septembre.

4 Il s'agit des «notes» du VO: sept cahiers manuscrits (copie du P. Dehon), soit un total de 1.040 pages. Ces notes sont réellement «circonstanciées», rédigées alternativement par Léon Dehon (LD) et surtout par Léon Palustre (LP): description minutieuse de monuments, paysages, archéologie et géographie…). Ce sont ces notes que le P. Dehon résume assez habilement en ses NHV II, 71 - IV, 96.

217.03

B18/9.1.3

Ms autogr. 4 p. (21 x 13)

À ses parents

Bologne 6 septembre 1864

Chers parents,

Depuis que je vous ai écrit, ma semaine a été admirablement remplie: elle n'a été troublée que par le regret de n'être pas près de vous. La lettre que vous m'avez écrite à Louèche m'a beaucoup attristé: pourquoi maman doute-t-elle de mon attachement? Ne sait-elle pas que j'ai entrepris en pleurant ce voyage que mon devoir m'imposait parce qu'il est de première utilité et que l'occasion qui se présentait était unique? Vous savez bien que si je vous en entretenais peu dans les derniers jours, c'est parce que l'approche de notre séparation nous attristait. Il n'y a que l'excès de notre tendresse qui ait pu vous porter à prendre mon silence pour de la froideur1. Je vous supplie d'oublier vos inquiétudes et de bien vous persuader que nous n'avons aucun danger à redouter et que nous saurons nous précautionner contre la fatigue, le seul inconvénient de notre voyage.

J'ai reçu une lettre bien aimable de Mr Boute, en même temps que la vôtre2.

Je ne saurais vous décrire tout le charme et l'intérêt de cette semaine de voyage3. Pendant trois jours, nous avons vécu sur les bords ravissants du Lac Majeur et du Lac de Côme. Sous un ciel pur et bleu, nous respirons un air doux et parfumé en face des blanches cimes des Alpes. Les collines qui se baignent dans ces lacs sont garnies de villas riches en œuvres d'art. Les champs y sont semés de maïs et de sorgho et séparés par des ormeaux que garnissent et relient des guirlandes de vignes. Les coteaux sont garnis d'oliviers, d'orangers, d'aloès, de citronniers, de grenadiers; les œillets émaillent les prairies au lieu de nos humbles marguerites.

À Milan, nous pûmes prier sur les tombeaux de st Charles Borromée et de st Ambroise, dans la belle cathédrale de marbre blanc dont l'architecture féminine laisse découper sur le ciel bleu les clochetons dentelés, et dans la basilique historique dont st Ambroise écarta Théodose et où furent couronnés Charlemagne et tous les empereurs d'Allemagne4.

À Parme et à Modène, nous avons pu admirer les célèbres chefs-d'œuvre de la Renaissance italienne et les tableaux les plus propres à enthousiasmer les amateurs. Nous voici arrivés à Bologne au pied des Apennins; nous descendrons jusqu'à Rimini pour remonter ensuite à Ravenne, Ferrare, Padoue et Venise, d'où sera datée ma prochaine lettre.

Je vous embrasse de tout cœur et vous prie de croire que vous avez en moi le plus aimant des fils.

Embrassez pour moi Henri, Laure et maman Dehon.

Votre dévoué fils

L. Dehon

Nous vous avons adressé une petite caisse de minéraux du Saint-Gothard, le point d'Europe le plus riche en ce genre. Nous n'en recueillerons plus guère dans le reste du voyage.

Vous pourrez me répondre de suite à Trieste où nous serons vers le 16. À Trieste (Autriche).

1 On notera la délicatesse de l'expression et du sentiment exprimé. On attendrait «votre tendresse», mais c'est bien «notre» que porte le texte en écho à la phrase précédente: «parce que l'approche de notre séparation nous attristait». Cependant on peut douter que ce soit «en pleurant» que ce voyage fut entrepris comme un «devoir» imposé. Les NHV (II, 71 rº), elles, disent: «On comprend avec quelle joie je partais, tout rempli d'ardeur et d'enthousiasme…»

2 L'abbé Boute, professeur de lettres au Collège d'Hazebrouck. Le P. Dehon lui consacre une longue et très belle note dans ses NHV: «M. Boute fut l'instrument de la Providence pour la grâce maîtresse de ma vie… pour mon éducation chrétienne et ma vocation… une influence décisive sur mon adolescence…» (I, 13 rº et 17 rº - 23 rº). De l'abbé Boute, les AD conservent, adressées à Léon Dehon, trente lettres (du 19 septembre 1860 au 30 septembre 1871 - Il mourut en mars 1872), lettres dont les NHV citent quelques extraits qui font souhaiter une publication plus complète. À défaut des lettres du P. Dehon lui-même à M. Boute, elles-mêmes perdues, on y saisit quelque chose des relations de maître à disciple, puis de franche amitié qui liaient les correspondants. M. Boute, qui partageait aussi les inquiétudes de madame Dehon, ne semble pas avoir été trop d'accord au début pour ce long voyage d'Orient (cf. lettre du 18 août 1864: LC 9). Mais, comme on voit, le différend n'a pas duré longtemps. L'humaniste a partagé bien vite l'enthousiasme de son jeune ami. Cette lettre «bien aimable» reçue à Bologne ne se trouve pas aux AD.

3 06.09.1864 3 Du 31 août au 6 septembre: le Lac Majeur (31 août). Varese et la Madonna del Monte (1er sept.), le lac de Côme (2 sept.), le lac de Lugano (3 sept.), Milan (4-5 sept.), Parme, Modène et Bologne (6 sept.). En VO I pp. 36-111; NHV II 75 vº-85.

4 Allusion à l'exclusion de l'empereur Théodose après le massacre de Thessalonique en 390. À la demande d'Ambroise, l'empereur se soumit à la pénitence publique.

217.04

B18/9.1.4

Ms autogr. 4 p. (21 x 13)

À ses parents

Venise 14 septembre 1864

Chers parents,

Voici encore une semaine bien remplie et féconde en observations de tout genre1.

Bologne, ville prospère, artistique et savante, n'a pas démérité depuis qu'au moyen-âge, elle était le centre des hautes études. Son musée est des plus riches. Son antique université, les objets d'art de ses églises et l'aspect unique de ses rues bordées d'harmonieuses arcades, qui préservent du soleil et de la pluie, la mettent au premier rang des villes d'Italie. Sa situation sur le versant des Apennins est ravissante. Après Bologne, nous avons franchi, non sans émotion, le petit fleuve du Rubicon, dont le passage par César fut le signal de la guerre civile. Rimini n'a plus que des ruines romaines, Saint-Marin est le chef-lieu d'une petite république modèle. Petite ville aristocratique campée au sommet d'un rocher, elle domine les Apennins et toute l'Adriatique, mer bleue et calme comme un lac de Suisse. Sa constitution est en vigueur depuis plus de 1.400 ans. Elle a deux capitaines élus tous les six mois, un Conseil de 60 membres élus à vie, une garde noble de 40 hommes et 900 hommes de troupes. La population de la république est de 8.000 hommes, celle de la capitale de 700 h. On y vit heureux dans une paix continue.

Ravenne, ville triste et dégénérée, a les monuments les plus intéressants de tout l'Occident. Ses basiliques antiques, ses églises tapissées de mosaïques du temps de Justinien, le tombeau de Théodoric et les restes de son palais font de cette ancienne capitale de l'Italie du moyen-âge la rivale de Constantinople et la ville la plus orientale par ses monuments.

À Ferrara, outre une façade d'église des plus harmonieuses, nous avons visité la maison de L'Arioste et la prison où Le Tasse gémit pendant sept années pour expier un amour imprudent.

Nous voici maintenant à Venise, ville qu'on croirait arrachée du rivage et portée sur les flots comme un navire. Ses canaux bordés de palais, son silence, ses souvenirs, sa place incomparable de Saint-Marc en font un séjour délicieux. On y voit seulement avec regret le caractère méprisable du peuple italien, indolent et dégénéré. Depuis l'époque où le monde entier les servait, ils se croiraient dépravés par le travail. Abrutis par l'oisiveté, ils ne rougissent pas de se donner en masse à la mendicité. Grâce à l'administration autrichienne, la Vénétie est plus active et plus prospère que le reste de l'Italie2.

Nous ne pourrons guère quitter Venise avant huit jours: ce sera pour aller de suite en Grèce. Vous pourrez m'écrire avant la fin du mois à Corfù, îles ioniennes. Vers le 10 octobre, nous serons à Athènes.

J'ai trouvé ici votre lettre et des nouvelles de Siméon. J'écrirai sous peu à plusieurs personnes, à Mr Demiselle, Mgr Dupanloup, M. Boute, etc.3

Dans ma prochaine lettre, je vous donnerai la formule pour remplir le reçu que je vous ai laissé, vous le ferez légaliser. Embrassez pour moi Henri, Laure et maman Dehon.

Je vous embrasse de tout cœur.

Votre dévoué fils

L. Dehon

À Corfù dans 15 jours.

Ne me reprochez pas de m'être éloigné de vous; je travaille pour votre bonheur et pour le mien. Ma pensée est toujours près de vous et je m'attriste parce qu'il me semble que vous vous inquiétez à tort. Nous écrivons beaucoup et nous nous ménageons suffisamment.

1 Semaine du 7 au 14 septembre: de Bologne à Venise, selon l'itinéraire Bologne (7-8 septembre), Rimini, Saint-Marin (9 sept.), Ravenne (10-11 sept.), Bologne, Ferrare, Padoue, Venise (12-13 sept). Cf. VO I, 87-131 et II, 1-38, soit 82 pages. «Nous écrivons beaucoup» annonce le post-scriptum. En NHV II, 83 vº-94. À Padoue, ils n'ont fait que passer, le 13 au soir: «Nous aperçûmes seulement les coupoles de S. Antoine, quelques grandes tours et la promenade du Prado» (VO II, 38). Ils devaient y consacrer une journée (22 septembre) à partir de Venise (VO II, 20-40).

2 Réflexion sévère qu'on retrouve dans le VO (III, 44), en conclusion du séjour à Venise: «Nous quittâmes Venise à onze heures (le 23 sept.), satisfaits de notre séjour, mais peu désireux d'y vivre à cause de l'air vicié qu'on y respire malgré la propreté des rues. La population y poursuit les étrangers dont elle vit, et les mendiants et les gens à petits métiers en rendent par moment le séjour ennuyeux» (note de LD). Les NHV (II, 96) font par contre un éloge, presque sans réticence, de l'histoire de Venise, de «ses aspects pleins de grandeur, de noblesse et de dignité religieuse… du Xème au XVIIIème siècle, prospérité, activité, grande culture artistique, scientifique et sociale».

3 Siméon Vandewalle d'Hazebrouck, condisciple d'Henri et de Léon au Collège, puis à Paris. La famille Vandewalle était l'une des deux qui recevaient Léon pour ses sorties et congés (cf. NHV I, 27 rº). Siméon est celui des deux fils Vandewalle qui devint avoué à Paris et resta en relation d'amitié avec la famille Dehon. Cf. lettres de M. Boute à Léon, LC 2, 7 et 11. M. Demiselle, curé-doyen de La Capelle, après l'abbé Hécart (de 1855 à 1863), puis chanoine de Soissons. Les AD (B17/6.12) conservent de lui 40 lettres à Léon Dehon (du 12 juin 1865 au 23 mai 1877), dont les NHV donnent de longues citations (VI, 34-35; VII, 146-149; IX, 151-156; X, 61-63; XI, 22-27; XII, 34-36; XIV, 40: autres références en NHV vol. 8 index p. 231). M. Demiselle fut pour Léon Dehon un conseiller, un ami et un soutien actif et efficace dans ses œuvres et entreprises. Il mourut le 11 février 1888 (cf. NQT IV, 21 rº). Mgr Félix Dupanloup (1802-1878), le célèbre évêque d'Orléans qui fut, après 1849, le chef du mouvement catholique dit libéral, et l'auteur notamment de la fameuse distinction de la «thèse» et de l'»hypothèse» lors de la publication du Syllabus (1864). Le P. Dehon le consulta, ainsi que le P. Gratry, sur la direction de ses études, en 1864 (cf. NHV I, 60 rº/vº), puis en 1865 (NHV II, 66 rº). Les AD (B17/6.18) conservent trois brèves et très aimables lettres de Mgr Dupanloup au jeune L. Dehon, l'invitant à venir le voir à Paris ou à Orléans; la troisième, probablement jointe à la lettre de recommandation pour Rome, que L. Dehon sollicitait sans doute dans la lettre annoncée ici et qu'il a reçue, en effet, pour une audience particulière de Pie IX (cf. NHV IV, 97-98 et LD 28 notes 2 et 3). De Mgr Dupanloup il est souvent question dans les NHV (cf. vol. 8 index p. 234, 42 références), surtout à propos du Concile et des positions de l'évêque d'Orléans (cf. NHV IV, 26 mentions), notamment contre la définition de l'infaillibilité. Voici le jugement final du P. Dehon, à propos de la mort de Mgr Dupanloup, le 15 octobre 1878: «Il avait été bon pour moi. C'était une nature ardente. Ses premiers succès lui avaient peut-être donné quelque vanité. Il eut trop de confiance en son sentiment au Concile, et il batailla sans courtoisie ni mesure. Il a toujours eu une activité dévorante et il a montré un grand zèle pour l'éducation chrétienne de la jeunesse» (NHV XIII, 148).

4 Sur M. Boute cf. LD 3 note 2.

217.05

B.18/9.1.5

Ms autogr. 4 p. (21 x 13)

À ses parents

Trieste 25 7bre (1864)

Chers parents,

Nous avons été retenus à Venise quelques jours de plus que nous ne pensions1: d'abord le grand intérêt qu'offrent ses monuments et ses col­lections ne nous permit pas de la visiter avec précipitation; puis la malle qui nous était envoyée de Paris n'est arrivée qu'au dernier moment, parce qu'elle a passé par l'Allemagne. Enfin Venise était une introduc­tion au voyage d'Orient proprement dit: son église de saint Marc est presque toute bâtie de débris apportés de Constantinople et de Jérusa­lem. C'est de Venise qu'on a dit que c'est comme une cité byzantine échouée sur les bords de l'Adriatique.

Nous avons tourné la mer en suivant la base des Alpes, au milieu de ces sites grandioses et charmants que l'on ne trouve que là où la mer et les montagnes sont en présence.

Nous voici maintenant à Trieste, ville charmante et gaie, mais point du tout artistique. On ne saurait, dit-on, la mieux comparer qu'à Mar­seille. Bâtie sur une colline fortifiée, à l'entrée d'une vallée dont les pa­rois sont à la base ornées de villas et dénudées au sommet.

Nous allons d'ici faire une excursion géologique dans la Carniole, aux grottes d'Adelsberg et aux mines d'Idria. Nous commencerons par le bateau de mardi notre tour en Dalmatie, à Pola, à Zara, à Spalato2, et à la fin de la semaine, nous arriverons à Corfù où commence notre voyage de Grèce. Il sera aussi facile que celui d'Italie, sauf que les chevaux rem­placeront les chemins de fer. Nous prendrons à Corfù un guide et deux montures et nous irons ainsi d'étapes en étapes, lisant Hérodote et Ho­mère, et nous reportant aux souvenirs de cette nation de héros, de poètes et d'artistes que l'on nous donne comme modèles dès notre enfance.

Nous communiquerons moins facilement qu'ici: vous recevrez mes lettres par des bateaux qui ne partiront que tous les huit ou quinze jours, ne vous inquiétez pas de ces retards. J'ai trouvé ici votre lettre; j'espère en trouver encore une à Corfù. Ecrivez-moi encore à Athènes, quoique je ne sache pas au juste quand nous y serons.

Ma prochaine lettre sera probablement datée de Corfù.

Grâce à la malle que nous avons reçue, nous sommes mieux organisés que nous ne l'étions. Nous avons livres, cartes, pharmacie même et mille petits objets dont le besoin se fait souvent sentir. Notre voyage est bien organisé, et nous avons confiance qu'il réussira.

Voici la rédaction que vous pourrez mettre en tête du reçu que je vous ai laissé, pour l'envoyer au notaire qui vous fera parvenir l'argent, le 10 octobre, après avoir fait légaliser ma signature par le maire.

Je soussigné Léon Dehon, avocat docteur en droit, demeurant à La Capelle, Aisne, reconnais avoir reçu de Monsieur Gabriel Guyonnet, docteur en médecine, demeurant à La Mothe-Saint- Héraye, près de Saint-Maixent, Deux-Sèvres, par l'entremise de M. Ernest Lévesque, notaire audit Saint-Maixent, la somme de vingt quatre mille francs, dont quatre mille pour l'intérêt et le reste à valoir sur la somme due par M. Guyonnet à M. Léon Palustre, avocat à Paris; et ce en vertu de la procuration notariée que j'ai reçue à cet effet de M. Palustre, le six août dernier, et qui se trouve déposée entre les mains de M. Ernest Lévesque sus-nommé,.

Il me reste à peine assez de place pour vous embrasser ainsi que ma­man Dehon, Laure et Henri.

Votre dévoué fils

L. Dehon

1 Arrivés à Venise le 13 au soir, ils en sont repartis le 23 à 11 h. Du 14 au 20. visite détaillée de la ville (églises, Lido, excursion aux îles de Murano et Torcello, une journée pour le musée, deux jours pour Saint-Marc, l'île Saint-Georges et le Palais des Doges, excursion à Padoue, le 22). En VO 119 pages de notes; en NHV II, 94-104.

2 Aujourd'hui Pula, Zadar, Split (Yougoslavie).

3 Tout ou partie de la contribution de L. Palustre aux frais du voyage.

217.06

B18/9.1.6

Ms. autogr. 4 p. (21 x 13)

À ses perents

Spalato 1er octobre 1864

Chers parents,

Je ne puis attendre jusqu'à Corfù pour vous écrire, parce que nous n'y arriverons que vendredi1: les bateaux vont lentement et s'arrêtent à tous les ports de la côte. En compensation de ces retards, nous avons l'avantage d'observer à l'aise les mœurs originales et les coutumes pittoresques de la Dalmatie. Sous ce rapport, nous sommes déjà en pays oriental; les turbans et vêtements brodés des hommes, les manteaux antiques et diadèmes blancs des femmes n'ont rien de moins intéressant que l'Arabie et l'Égypte. Nous sommes au seul moment de l'année où ces peuplades aient quelque activité: c'est l'époque de la vendange. Hommes et femmes sont couverts de lie, occupés les uns à cueillir leurs excellents raisins, les autres à le presser avec les pieds dans des cuves sur les bords de leurs champs, les autres enfin à le conduire en ville pour le vendre de suite, à dos l'âne, dans des outres de peau de chèvre et de bouc.

L'art sur ces côtes n'a pas moins d'intérêt que les mœurs. À Pola, à la pointe de l'Istrie, au fond d'une baie gracieuse mais aride, un immense amphithéâtre lutte de proportions avec les arsenaux et établissements maritimes que l'Autriche vient d'y créer. Ses portes et ses temples permettent d'y suivre les diverses phases de l'architecture romaine.

Zara, la capitale de la Dalmatie2, a d'intéressantes églises du moyen-âge et quelques restes romains.

Ici3, une partie de la ville occupe les débris de l'immense palais de Dioclétien dont vous avez la description et les dessins dans un in-folio qui est dans le bas de mon armoire. Près de Spalato, l'antique Salone est complètement ruinée; cependant les murailles cyclopéennes et le plan de ses fortifications, les premières où l'on ait inventé le bastion, sont encore intéressants.

Demain, nous partirons pour Raguse, Antivari, Durazzo et Corfù. J'ai hâte d'y arriver pour trouver des nouvelles de La Capelle.

Le seul lieu que je puisse vous désigner pour me répondre est encore Athènes, quoique je ne sache pas au juste quand nous y serons.

Je crois que la caisse que vous avez reçue était bien du poids de 17 livres; elle était remplie en partie par du foin4.

Je vous recommande de planter avec soin les oignons de tulipe de Harlem qui sont dans une petite armoire basse à la porte qui va de la chambre d'ami à mon bureau. Il faut les mettre dans un mélange de sable et d'engrais de vache, et noter le nom de chacune tel qu'il est sur l'enveloppe.

Palustre se rappelle à votre souvenir et vous présente ses respects.

J'espère trouver à Corfù des renseignements détaillés sur l'installation d'Henri5. J'aime beaucoup que vous m'écriviez tous les deux, et pour qu'Henri et Laure m'écrivent aussi, je leur adresserai ma prochaine lettre.

Embrassez-les pour moi. Je vous embrasse de tout cœur.

Votre dévoué fils

L. Dehon

1 Du 27 septembre au 1er octobre: de Trieste (23-27 sept.; avec excursions à Adelsberg et Miramar) à Spalato (Split) par mer, avec escale à Pola (Pula) 28-29 sept.; à Zara, le 30 sept.; aux ruines de Salone et Split (le 1er oct.). En VO III, pp. 44-89; NHV II, 104-107 et III, 1-5. Ils arriveront, en effet, le vendredi 7 à Corfù (cf. LD 7 note 1).

2 Capitale de la Dalmatie en 1864, rattachée à l'Autriche en 1813.

3 À Spalato (Split) capitale de l'antique Illyrie.

4 Cf. LD 3 (post-scriptum).

5 Son installation en raison de son mariage (en mai 1864). Ce sera la lettre d'Argos (LD 8).

217.07

B18/9.1.7

Ms autogr. 4 p. (21 x 13)

À ses parents

Athènes 12 octobre 64

Très chers parents,

Je vous écrivais, il y a quelques jours, que nous espérions nous organiser à Corfù pour visiter la Grèce1: nous comptions sur l'aide de notre consul pour lequel nous avions une recommandation du consul de Venise. Nous sommes allés le voir à notre arrivée: il nous a reçu de la façon la plus gracieuse et après une longue conversation sur l'Orient qu'il a visité, sur l'art qu'il aime comme nous, il a eu l'amabilité de nous faire voir sa riche collection de monnaies et de nous inviter à dîner avec lui. Mais il nous apprit que depuis que les anglais avaient quitté Corfù, on n'y trouvait plus de guides et qu'il fallait venir à Athènes pour être à même de visiter le pays; nous suivîmes son conseil et nous voici arrivés ici dans les meilleures conditions. Nous sommes déjà remis de la fatigue des quinze journées de traversée que nous avons eu à subir presque sans intervalles depuis Trieste, et notre départ pour l'intérieur du pays est fixé à samedi2 avec un guide qui vient de diriger le duc d'Aumale dans une excursion de huit jours en Péloponnèse3.

C'est aussi facile et sûr, nous a dit Mr Grasset, consul à Corfù, qu'une promenade en France; seulement nous serons obligés selon l'habitude du pays d'emporter tout un mobilier, car les khonis ou auberges ne se composent que de chambres nues. Dans une quarantaine de jours nous serons de retour à Athènes.

Nous avons trouvé dans les îles ioniennes, à Corfù et à Zante, cette végétation merveilleuse que le Nord envie au Midi; les forêts d'oliviers, les haies de cactus et d'aloès, les vergers plantés d'orangers y prennent les mêmes proportions que les grands arbres de nos climats; leurs tendres feuillages n'y souffrent pas du froid et la fraîcheur de leurs fruits y semble destinée par la providence à pourvoir les indigènes contre la chaleur des saisons comme nos forêts de bois de chauffage nous sont un remède contre l'hiver. Nous n'avons pu apprécier encore que par intervalles la pureté du ciel de Grèce et la transparence de l'air, car un orage presque continu a régné sur le pays depuis dix jours. Ce fait, inouï dans les annales de la Grèce, a causé une inondation dont les journaux vous parleront, et qui détruisit les oliviers et les vignes des environs d'Athènes en quelques heures ce matin. Ce déluge torrentiel est passé aussi vite qu'il est venu: toute l'eau a disparu ce soir, mais les dégâts sont considérables; il en est ainsi dans les pays de montagne.

Notre première visite à Athènes nous a charmés: ses monuments irréprochables que Rome et l'Occident copient depuis vingt siècles sont encore debout; l'harmonie et la beauté des formes et la logique des détails enchantent l'imagination tout en satisfaisant la raison. L'histoire, trop imaginaire pour nous passionner de loin, prend ici des proportions vraies; joignez à cela la morale de la philosophie et le charme de la littérature et vous aurez une idée de l'utilité pratique et de l'agrément de ce voyage, qui manque cependant des attraits d'une belle nature, chers aux Français et du délectable «confort» indispensable aux Anglais.

C'est encore à vous que j'adresse cette lettre pour demander à maman des nouvelles de son indisposition, dont j'espère qu'elle n'a plus même le souvenir; la semaine prochaine, j'écrirai probablement à Henri.

J'ai trouvé une lettre à Corfù et une autre ici.

Vous pouvez me répondre de suite à Patras. Je vous embrasse de tout cœur; embrassez pour moi Henri et Laure et maman Dehon.

Votre dévoué fils

L. Dehon

À Patras - Grèce - poste restante.

1 De Spalato (Split) à Athènes: Spalato (2 oct.) - les îles de Brazza, Lissa, Corsola (aujourd'hui Brac, Vis, Korcula): 3 oct. - Raguse (Dubrovnik) et les bouches du Cattaro (Kotor): 4 oct. - Antivari et Dulcigno (Bar et Ulcinj, alors en Albanie, soumise à l'empire ottoman): 5 oct. - Durazzo (Durrës): 6 oct. - Corfù (Kerkyra): 7-8 oct. - les îles de Céphalonie (Kefallonia) et de Zante (Zakynthos): 9 oct. - le Cap Matapan (Tainaron) et l'île de Cerigo (Kythera): 10 oct. - Syra (Syros, au centre des Cyclades): 11-12 oct. - Débarquement au Pirée, le 13 au matin. La lettre, datée du 12, a été commencée à bord. En VO III, 81-100 et IV, 1-11; NHV III, 5-19.

2 En fait, ils ne partiront que le lundi 17 (cf. LD 8).

3 Henri d'Orléans, duc d'Aumale, général et historien (1822-1897), quatrième fils de Louis-Philippe et académicien.

217.08

B.18/9.1.8

Ms autogr. 4 p. (21 x 13)

A son frère Henri

Argos 20 8bre

Mon cher ami1,

je désire avoir sur ton intérieur des détails que l'on ne me donne pas et pour t'engager à m'écrire je t'envoie cette lettre qui sera courte parce que je suis fatigué et que je ne puis la remettre pour qu'elle vous arrive à temps.

Partis d'Athènes lundi seulement, nous sommes à notre cinquième jour d'excursion2. Ce voyage a un caractère singulier et original: nous avons à notre service un drogman, un cuisinier et deux agoyates ou do­mestiques, puis trois chevaux et trois mulets; notre bagage est considéra­ble, car nous avons avec nous un véritable hôtel ambulant, lit, batterie de cuisine, provisions, etc… Nos hommes ont le pittoresque du costume grec: jupe et veste blanche et toque et chaussures rouges. Tout cet atti­rail, qui te paraît sans doute exagéré, est de la plus stricte nécessité. La Grèce, hors d'Athènes, ne connaît pas les hôtels. Quand nous arrivons le soir dans un de ces villages qui ont remplacé les villes historiques, notre guide installe le mobilier dans le grenier que nous cède une famille et le rez-de-chausée est occupé par nos chevaux et mulets, nos hommes pas­sent la nuit sous le plus beau des ciels, sous ce ciel qui, depuis notre dé­part d'Athènes, n'a pas eu la moindre tache. Ce ciel pâle et transparent, sur lequel se découpent les montagnes dont le pays est semé, est le plus grand charme de la Grèce: je ne puis te rendre l'effet qu'il produisit sur nous quand du haut de l'Acropole de Corinthe nous dominions les deux mers azurées; nous avions à nos pieds cette ville jadis opulente, dont un tremblement de terre a récemment consommé la ruine. Au nord étaient les montagnes poètiques de l'Hélicon et du Parnasse, le Pentélique, l'Hymette, Salamine; au midi tout le Péloponnèse.

Sans doute, ce pays offre quelques déceptions: parmi ses villes quelques-unes n'ont laissé que des ruines informes; mais en revanche, quel charme de vivre dans ce monde que notre enfance regardait comme imaginaire: comme ce ciel rend merveilleux ces sites charmants où les buissons sont de lauriers roses et où chaque plante est une révélation pour nous autres, habitants du Nord.

D'ailleurs, les monuments qui restent sont d'une science et d'une har-

monie si parfaites qu'on oublie qu'ils ne sont pas nombreux et qu'ils suf­fisent à occuper l'esprit. Athènes est un séjour délicieux, dans la plus ra­vissante situation: toute la ville ancienne est tracée sur le sol et ses plus beaux temples sont debout. La ville moderne a un certain air de prospé­rité; le reste de la Grèce est presque ce qu'il était il y a deux mille ans. La simplicité des moeurs est inimaginable: de routes, point de traces, nous courrons sur la terre telle que Dieu l'a faite, à travers les rochers et les torrents; il en a toujours été ainsi en Grèce, même au temps glorieux de Périclès.

Nous n'avons rien à craindre du peuple qui est doux, ni des animaux qui sont bien inoffensifs, car ceux que nous rencontrons le plus souvent sont de douces tortues qui rentrent leur tête sous leur carapace à notre approche et qui se croient alors invisibles; j'en voudrais emporter pour en peupler tes jardins, mais j'y renonce, il y a trop d'obstacles.

Je serais bien heureux de recevoir de toi et de Laure une lettre à Athè­nes.

Je vous embrasse tous deux dans cet espoir; embrasse bien pour moi papa et maman et communique-leur ma lettre. J'attends de leurs nou­velles à Patras.

Palustre me recommande de ne pas l'oublier près de vous tous.

Ton frère dévoué

L. Dehon

1 Il s'agit de son frère aîné Henri, marié à Laure Longuet depuis le 30 mai et qui na­turellement était occupé à son installation à La Capelle.

2 Du 13 au 20 octobre: 13-16, visite d'Athènes - Eleusis et Mégare, le 17 - de Mé­gare à Corinthe, le 18 - Corinthe et Sicyone, le 19 - Cléones, Némée, Mycènes, le 20 - Selon le VO, ils sont arrivés à Argos, le 21 à 4 h 1/2. VO IV, 11-37; NHV III, 10-29.

217.09

B18/9.1.9

Ms autogr. 4 p. (21 x 13)

À ses parents

Patras 7 novembre 64

Chers parents,

J'ai reçu avec bonheur la lettre de papa: j'avais hâte depuis quelques jours d'arriver à Patras pour l'y trouver et j'ai même pour cela fait supprimer une journée d'excursion1. Je suis heureux d'apprendre que la santé de ma chère mère est meilleure: elle n'a pas à s'inquiéter de la mienne qui est parfaite; nous avons terminé notre tournée du Péloponnèse en 21 jours2; nous avions, il est vrai, huit ou dix heures de cheval tous les jours et le soir de mauvais lits avec d'innombrables bataillons de puces, mais notre nourriture est bonne: nous faisons tous les jours trois repas confortables avec de la viande et du vin; le soir nous avons un potage, deux plats de viande, entremets et dessert; nous ne maigrissons pas, et douze heures de sommeil ici dans un bon hôtel nous ont tout à fait remis.

Nous n'avons eu à décompter3 dans ce voyage que pour les monuments antiques qui sont clairsemés; mais la nature, les mœurs et avant tout la géographie ancienne ont un grand intérêt.

Nous allons d'ici monter au Parnasse, visiter Delphes, Thèbes et d'autres villes, étudier les batailles des Thermopyles et de Marathon, puis rentrer à Athènes dans quinze jours. Nous irons voir ensuite dans les Cyclades Paros et Délos, puis nous embarquerons pour Alexandrie d'Égypte où nous espérons arriver dans un mois. Si nous allions de suite à Suez, ce sera vers le quinze décembre, mais il est plus probable que nous ferons d'abord la tournée du Nil et alors nous ne serons à l'Isthme que six semaines plus tard. Nous visitons avec soin et de la façon la plus instructive, et tous les soirs, nous consignons nos impressions: nous aurons ainsi toute l'Antiquité.

Quant à l'argent que vous avez reçu, il faudra vous occuper de suite, probablement par l'entremise de Carrière, de prendre chez M. Flury-Hérard (rue St-Honoré n. 372 à Paris), banquier des consulats, une lettre de crédit au nom de Léon Palustre, sur toutes les villes où nous avons des consuls en Orient, pour la somme de quatorze mille francs.

Vous nous adresserez cette lettre à Alexandrie en Égypte, poste restante. Il suffit qu'elle y arrive du 1er au 5 décembre.

Si quelqu'un de vous va à Paris, vous prendrez sur l'argent qui vous restera pour payer au concierge de Palustre 175 francs pour le terme échu au 1er octobre et 50 francs pour renouveler son abonnement à La Revue des Deux-Mondes, rue St-Benoît: vous pourrez prier Siméon4 de faire cette dernière course.

J'espère trouver à Athènes une lettre de maman: il y a un mois que je n'en ai reçu; elle peut m'y écrire encore, car nous n'en partirons que dans vingt jours au plus tôt.

J'écrirai de cette ville à M. Vitet et probablement à mon oncle Dehon5.

J'attends aussi qu'Henri me félicite d'aller tant à cheval.

Ma tante Juliette6 aurait préféré me voir faire ce voyage plus tard: dites-lui qu'elle avait tort; c'est un voyage de jeunes gens; si j'avais fait d'abord mes études théologiques, j'y aurais renoncé, et pourtant il est essentiel. Il me profitera beaucoup, j'en suis sûr, et vous devez en être heureux.

Je retournerai probablement par Rome pour décider de la direction de mes études7.

Embrassez pour moi toute la famille et surtout Henri et Laure et la pauvre Aline du Nouvion8.

Je vous embrasse de tout cœur.

Votre dévoué fils

L. Dehon

1 Du 22 octobre au 7 novembre, une bonne quinzaine bien chargée, en effet: du 22 au 24, d'Argos à Sparte par l'Arcadie (Mantinée, Tripolitza, le Taygète et la vallée de l'Eurotas), puis du 25 oct. au 6 nov., de Sparte à Patras, en un long périple de l'ouest du Péloponnèse, jalonné de tous les noms célèbres de l'histoire grecque ancienne, médiévale et moderne. «Tous les soirs, nous consignons nos impressions, écrit-il plus loin; nous aurons ainsi toute l'antiquité». En VO IV, 45-68; NHV III, 30-43. Aucune mention, semble-t-il, dans le VO, de cette journée supprimée.

2 Du 17 oct. au 7 novembre.

3 Au sens de «déchanter, être déçu», comme on dit: «éprouver un décompte» (ou un mécompte).

4 Cf. LD 4 note 3.

5 Louis Vitet (1802-1873): homme politique, écrivain et historien, académicien en 1845. Retiré à La Capelle et ami de la famille Dehon. Les NHV mentionnent son nom en II, 70 vº; IV, 100,165; VI, 132,165,166; IX, 142; XIV, 171. Léon l'avait consulté sur son voyage, vivement encouragé par M. Vitet. Il aimera à en parler avec lui. «L'oncle Dehon»: la généalogie Dehon mentionne 3 oncles paternels Dehon: Joseph-Hippolyte, brasseur à Vervins, qui avait épousé une Vandelet, sœur aînée de la mère de Léon (selon LD 28 ils habitaient Paris, quartier de Montmartre, avec leur fille Marie); Édouard-Gustave, époux de Dorothée Dehon (sans doute quelque cousine) et qui avait été le parrain de Léon; Alfred, enfin, dont il sera question en LD 16. C'est généralement le premier qui est désigné par «l'oncle Dehon».

6 La «tante Juliette-Augustine Vandelet, épouse Penant, tante maternelle et marraine de Léon.

7 Peut-être n'avait-il pas encore fait part à son père de cette intention au départ.

8 Marie-Aline Née, fille de Louis-Charles Longuet et de Juliette-Mathilde (née Vandelet), sa tante maternelle; donc une cousine germaine de Léon (sœur de Laure, femme d'Henri). Elle avait épousé en premières noces Gaston Née et en secondes noces Ernest Lavisse, l'historien célèbre et académicien, né au Nouvion-en-Thiérache, lieu d'origine de la famille Vandelet, en 1842. Le malheur de la «pauvre Aline» est sans doute quelque deuil (enfant ou son premier mari). Le P. Dehon rencontrera souvent E. Lavisse et assistera à sa réception à l'Académie (cf. NQT VI/1893, 24 rº/vº: mars 1893).

217.10

B18/9.1.10

Ms autogr. 4 p. (21 x 13)

À ses parents

Chéronée 15 novembre 64

Chers parents,

Notre tour de Grèce touche à sa fin: encore quelques jours pour visiter Platée, Leuctres, Thèbes, Marathon, et nous rentrerons à Athènes.

Nous espérons y arriver lundi 21 courant.

La semaine passée n'a pas été très bien remplie: les orages comme on n'en voit pas dans le Nord nous ont fait perdre deux jours en gonflant les torrents et détruisant les sentiers. Aujourd'hui, nous avons retrouvé le ciel de Grèce avec sa lumière et sa transparence qui donnent à la nature ses charmantes couleurs et qui sont un des principaux attraits du pays1.

Je vous avais écrit de Patras, la plus jolie des villes modernes de la Grèce. Le lendemain, nous avons traversé le golfe de Corinthe, aux châteaux de Roumélie et de Morée. Nous étions au centre de la Grèce et, chose fréquente en ce pays, nous en apercevions la majeure partie, depuis Ithaque jusqu'à Corinthe. La Grèce est petite et le charme de ses points de vue est de comprendre toujours presque toutes ses montagnes et la mer.

Nous passâmes ensuite à Lépante, dont le nom a été donné à une bataille navale qui s'est livrée au loin2; enfin, nous trouvâmes de grands souvenirs mais peu de restes à Delphes, la ville de l'oracle d'Apollon, située sur le versant du Parnasse.

Nous avons fait le tour de cette poétique montagne, pour aller étudier le site des Thermopyles, fiers de ce que ce difficile passage ait été franchi par le Brenn3 gaulois, comme il l'avait été par les perses. Parmi les villes nombreuses que nous avons rencontrées depuis, Chéronée est la plus célèbre par ses batailles et la plus intéressante par ses ruines.

J'ai hâte d'arriver à Athènes; j'espère y trouver de nombreuses lettres. Je compte m'y reposer un peu des mauvais logis que nous avons à subir. La Grèce n'est comparable qu'à la Turquie sous le rapport de la civilisation. Elle est sur la Norvège en retard de plusieurs siècles. Le vêtement des grecs est seul riche; leurs maisons se bornent souvent à quatre murs de terre et en dehors des villes maritimes et commerçantes, ils en sont encore à attendre leur première pièce de mobilier; ils se contentent de quelques tapis qui sont tout à la fois lit, chaises et table à manger.

Nous nous sommes tirés de cette misère assez facilement.

Nous arriverons à Alexandrie (Égypte) le 6 décembre; j'y attends une réponse et une lettre circulaire de crédit4.

Palustre s'excuse et vous demande pardon de la peine que vous donnent ses commissions. Il vous recommande, si vous payez son loyer, de faire en sorte que le concierge l'attende de jour en jour. Il désire que vous renouveliez son abonnement à la Revue des Deux-Mondes, moyennant cinquante et quelques francs, au 1er janvier, à la même adresse5.

Je vous embrasse de tout cœur. Embrassez pour moi Laure et Henri et maman Dehon et à l'occasion les autres personnes de la famille.

Votre dévoué fils

L. Dehon

Dites-moi en quelle qualité et avec quel titre Émilien Thomas se rend à Suez, pour que je puisse l'y demander6.

1 Du 7 au 15 novembre, de Patras à Chéronée par Lépante (8 nov.), Delphes (12 nov.), le Parnasse (13 nov.), les Thermopyles (14 nov.). En VO IV, 68-76; NHV III, 43-48. «Aucun souvenir classique n'échappe sur notre route» a-t-il observé en NHV III, 48.

2 Bataille navale remportée par Juan d'Autriche sur les Turcs en 1571.

3 Brenn (ou Brennus), le chef gaulois qui s'empare de Rome vers 390 av. J.C.

4 Ils y arriveront le 8 décembre.

5 Cf. LD 9.

6 Personnage non identifié; il en sera question en LD 14 et LD 18.

217.11

B18/9.1.11

Ms autogr. 4 p. (21 x 13)

À ses parents

Syra 25 novembre 1864

Chers parents,

Les dernières lettres que vous m'avez écrites se sont sans doute égarées, car je ne les ai pas trouvées à la poste d'Athènes: j'étais impatient d'y arriver, c'était inutile. J'ai reçu seulement une lettre de Mr Boute, une autre de Siméon et une de Mgr Dupanloup1.

Notre tour de Grèce s'est heureusement terminé et nous en sommes reposés par cinq jours du plus délicieux séjour à Athènes2. Outre qu'Athènes a plus de confortable que la province n'a de misère, elle est à elle seule plus intéressante que tout le reste de la Grèce.

Les chefs-d'œuvre de son art restés debout, son site charmant, ses souvenirs littéraires, tout concourt à laisser au cœur un regret quand on la quitte, comme à Venise et quelques autres villes. Sa littérature nous a intéressés à cette tribune de laquelle Démosthène savait captiver le peuple, à cet aréopage où se réunissait le tribunal vénéré même par les peuples étrangers. Ici, c'est l'Académie où Platon enseignait sa haute philosophie; là, c'est le Lycée d'Aristote ou le Portique de Zénon. J'attache moins d'importance au tombeau de Miltiade à Marathon et à celui de Thémistocle, vainqueur à Salamine, parce que les généraux de la Grèce étaient moins grands que ses littérateurs, et que les œuvres de ceux-ci sont plus durables.

Le voyage de Grèce est fécond en enseignements et la source de bien des études: il appelle la critique sur l'histoire primitive de la Grèce qu'il faudrait dégager de son voile mystique et faire sortir de la fable, et sur l'histoire moins ancienne qu'il faudrait réduire de l'exagération qu'y ont apportée ses auteurs par orgueil national.

Nous sommes ici dans les Cyclades, en route pour l'Égypte: dans quelques jours nous serons à Alexandrie, où j'espère trouver la lettre circulaire dont je vous ai parlé3.

Avec la Grèce, la partie la plus difficile de notre voyage est terminée; l'Égypte est bien plus sûre et plus civilisée, surtout depuis que les travaux de Suez y attirent un grand nombre d'européens.

Nous allons vous expédier une petite caisse composée de nos livres sur la Grèce et de divers minéraux et curiosités. Quand vous la recevrez, vous trouverez, sous le couvercle, plusieurs journaux grecs; vous en enverrez deux ou trois à Mr Boute qui les demande4. Pour le reste, j'aime autant défaire moi-même la caisse à mon retour.

Je crains que vous n'ayez attendu au dernier jour pour m'écrire à Athènes, et que ce soit là le motif pour lequel je n'ai point reçu de lettre: je vous engage alors à me répondre immédiatement une autre fois.

Vous pouvez m'écrire au Caire. Embrassez pour moi Laure et Henri et toute la famille.

Je vous embrasse de tout cœur.

Votre dévoué fils

L. Dehon

Rappelez-moi au souvenir de la famille Fiévet5 et de tous ceux qui s'intéressent à moi. J'ai demandé à Athènes qu'on fît suivre au Caire les lettres qui arriveraient trop tard.

1 Sur Mr Boute cf. LD 3 note 2. La lettre reçue est celle du 13 nov. 1864 (LC 10). Léon y répond de Syra (cf. lettre de Mr Boute LC 11). Sur Siméon et Mgr Dupanloup cf. LD 4 note 3.

2 Du 15 au 25 novembre: de Chéronée à Syra (Syros), par Orchomène-Livadie (16 nov.), Thespis-Leuctres-Platée (17 nov.), Thèbes-Chalcis (18 nov.), Aulis-Delium (19 nov.), Rhamnon-Marathon (20 nov.), le Pentélique (21 nov.), Athènes (22-26 nov.). En VO IV pp. 88-119; NHV III, 48-52.

3 Ils ne quitteront Syra que le 3 décembre au matin et débarqueront à Alexandrie le 8. La lettre circulaire de crédit est demandée en LD 9.

4 Lettre de Mr Boute du 13 nov. 1864, LC 10.

5 Une famille amie de La Capelle, cf. LD 18 note 2.

217.12

B18/9.1.12

Ms autogr. 4 p. (21 x 13)

À ses parents

Alexandrie 9 décembre 64

Chers parents,

Je vous écrivais de Syra, il y a huit jours, que j'avais été très chagriné de ne pas trouver de lettres à Athènes1: j'ai appris depuis qu'un changement dans le service des messageries françaises avait occasionné la perte ou le retard d'un grand nombre de correspondances.

J'espérais me consoler à Alexandrie, mais je n'y suis pas plus heureux: il n'y a pas encore de lettres, mais le prochain courrier de France arrivera après-demain, et j'espère qu'il m'en apportera une.

Nous sommes d'ailleurs dans un grand embarras, car nous allons manquer d'argent. Si vous avez reçu, en effet, la lettre que je vous ai écrit de Patras, il y a plus d'un mois2, vous avez dû m'expédier de suite ici à la poste une lettre de crédit circulaire sur les banques des villes où nous avons des consulats en Orient. Je vous indiquais Mr Flury-Hérard, banquier, rue Saint-Honoré n. 372 à Paris, comme pouvant vous donner cette lettre, jusqu'à concurrence de quatorze mille francs que vous auriez pris sur l'argent de Palustre. Je répète ces instructions pour le cas où vous ne les auriez pas reçues. Nous ne pouvons pas quitter Alexandrie tant que nous n'avons pas reçu cette lettre; c'est vous dire combien il est urgent de nous l'envoyer, si vous ne l'avez pas fait encore.

Sauf ce contretemps, nous sommes arrivés ici, très heureux d'avoir effectué facilement une longue traversée3 et d'être arrivés dans un pays facile autant qu'intéressant et sous un climat si doux que les moustiques s'y trouvent encore aussi à l'aise que chez nous au mois d'août.

Nous sommes parvenus en Afrique en touchant à Smyrne en Asie: c'est là que nous avons vu défiler les premières caravanes, longues files de chameaux apportant à la ville les produits de l'intérieur. Notre bâtiment était orné de 300 passagers dont les mœurs et les costumes tranchaient sur ceux d'Europe. C'était d'abord un pacha avec son attirail de soixante personnes, famille, harem, eunuques, fauconniers, esclaves, etc., etc. C'était, en outre, des musulmans s'en allant à la Mecque, des grecs en route pour Jérusalem, des juifs, des circassiens et je ne sais quoi encore.

Ici la majorité de la population indigène se compose d'arabes légèrement vêtus de blanc.

Dans quelques jours, j'espère, nous parviendrons aux ruines colossales de Memphis et de Thèbes aux cent portes.

Si la lettre de crédit est expédiée et qu'elle soit sur le point d'arriver, écrivez-moi à Thèbes, au consulat de France. Sinon, nous attendrons ici.

Palustre continue comme moi à se bien porter; il se rappelle à votre souvenir.

Je vous embrasse de tout cœur.

Votre dévoué fils

L. Dehon

Embrassez pour moi Laure et Henri et maman Dehon. J'ai écrit dernièrement à mon oncle Dehon4. J'ai surtout hâte d'apprendre que maman est complètement remise et que mes lettres la rassurent sur les périls imaginaires de ce voyage5. Répondez-moi désormais aussitôt que vous recevez mes lettres, parce qu'il m'est trop pénible d'être aussi longtemps sans nouvelles: cela m'attriste et me chagrine depuis quinze jours.

1 Cf. LD 11 (25 nov. 1864).

2 Cf. LD 9 (7 nov. 1864).

3 Du 25 novembre au 9 décembre: de Syra (Syros) à Alexandrie: départ d'Athènes, le 26 au soir; bloqués à Syros par le mauvais temps du 27 nov. au 3 déc.; puis à travers les Cyclades (Tenos, Mykonos, Chios) à Smyrne (4 déc.), enfin, par Samos, Pathmos, Cos (6-7 déc.) à Alexandrie (8 déc.). En VO IV, 119-133; NHV III, 53-58.

4 Cf. LD 9 note 5.

5 Cf. à ce sujet lettre de Mr Boute du 13 nov. 1864, LC 10.

217.13

B18/9.1.13

Ms autogr. 4 p. (21 x 13)

À ses parents

Alexandrie 15 décembre 64

Chers parents,

Cette correspondance est devenue pour moi une énigme. La dernière lettre que j'ai reçue était datée du 21 octobre; depuis c'est la septième lettre que je vous écris… Les avez-vous reçues et ne m'avez-vous pas répondu? Deux fois je vous ai indiqué Athènes et quatre fois Alexandrie et pas plus ici qu'à Athènes, je n'ai trouvé de réponse. Jamais le temps ne m'a paru aussi long et l'attente aussi pénible. Je vous ai écrit d'Argos, je vous ai écrit de Navarin, je vous ai écrit de Patras, je vous ai écrit de Thèbes, je vous ai écrit de Syra: que sont devenues toutes ces lettres? Sans doute elles sont une preuve entre mille de la déplorable administration de la Grèce1.

Depuis huit jours nous sommes ici vivant d'emprunt, en attendant cet argent que nous ne cessons de vous demander. Fatigués de dépenser ainsi sans fruit des frais d'hôtel, nous venons de prendre un parti extrême, celui de demander par télégramme un crédit de mille francs à mon oncle Félix. Il devra télégraphier par l'entremise du banquier de Vervins à la Société financière d'Égypte à Paris de nous faire ouvrir ici un crédit de mille francs2.

Nous comptons en outre recevoir la lettre de crédit circulaire que je vous ai demandée pour 13.000 ou 14.000 francs, sur les banquiers des consulats du Levant, y compris un banquier du Caire. Si vous ne nous avez pas encore envoyé cette lettre, expédiez-la par retour du courrier, au Caire, poste restante.

Si vous l'avez expédiée ici, on nous la fera suivre, car nous allons quitter d'ici aussitôt le reçu de notre dépêche.

Nous sommes d'ailleurs en très bonne santé, quoique l'absence de nouvelles, surtout sur l'état de santé de ma chère mère, m'attriste singulièrement.

J'écris également à mon oncle Félix pour m'excuser de la liberté que j'ai prise.

Je vous embrasse de tout cœur, vous, Laure et Henri.

Votre dévoué fils

L. Dehon

1 Outre la lettre du 20 (non 21) octobre, d'Argos (LD 8), le dossier des lettres conservées par Mme Dehon comporte cinq lettres (LD 9-13). Apparemment, une lettre (celle de Navarin) a dû se perdre. Celle de Thèbes est celle qui est datée de Chéronée.

2 Cet «oncle Félix» est l'oncle (par alliance) Penant, époux de Juliette-Augustine Vandelet (sœur de Mme Dehon), tante maternelle et marraine de Léon. Il habitait Fontaines-les-Vervins.

217.14

B18/9.1.14

Ms autogr. 4 p. (21 x 13)

À ses parents

Alexandrie 29 décembre 64

Chers parents,

Nous sommes enfin au courant: par un merveilleux hasard, j'ai pris ici au passage la lettre que vous m'adressiez à Thèbes. Certain alors, que vous m'aviez envoyé la lettre de crédit, j'ai découvert le correspondant de M. Flury-Erard (sic), et là j'ai appris qu'il avait reçu avis, le 5 de ce mois, de la lettre de crédit; celle-ci avait été perdue par la poste; j'ai télégraphié à M. Flury-Erard qui a répondu de suite de nous remettre deux mille francs à valoir et il enverra par le prochain courrier un duplicata de la lettre pour le reste.

Fatigué par notre incertitude et notre impatience et manquant d'argent, j'avais envoyé le quinze une dépêche à Vervins pour que mon oncle nous fît ouvrir un crédit par télégramme; c'était coûteux, mais cela valait mieux que de dépenser inutilement de fortes sommes dans une ville où tout est hors de prix. Le même jour, j'écrivais à mon oncle et à vous1.

Maintenant tout est arrangé et si vous avez écrit ici quelque nouvelle lettre, elle nous suivra au Caire.

Nous partirons demain matin pour le Caire, joyeux de continuer enfin notre route2; je crois que nous visiterons de suite l'Isthme de Suez; nous y verrons M. de Lesseps: il y est en ce moment.

Nous avons fait ici la connaissance du consul général, M. Tastu, fils de Madame Amable Tastu, écrivain célèbre3, et aussi d'un aimable jeune homme, Van Lennep, fils du consul de Hollande à Smyrne.

Quand nous aurons parcouru le Nil et étudié ses merveilles, nous nous dirigerons vers Jérusalem, but de notre voyage: nous y passerons les fêtes de Pâques, puis nous songerons au retour; nous n'avons pas le moindre désir de franchir le Caucase.

Je ne rencontrerai probablement pas Émilien Thomas4.

J'écrirai du Caire à mon oncle Alfred5 et peut-être à mon oncle Longuet6; j'ai déjà écrit à Paris et à Vervins7.

Je rapporterai de l'eau du Jourdain pour baptiser mon premier neveu8.

C'est à Jérusalem que vous enverrez la prochaine lettre de crédit: vous pourrez la prendre de 8.000 francs; vous la chargerez pour qu'elle soit plus soignée9, et vous l'adresserez au consulat de France. Ne l'expédiez qu'au milieu de Mars.

Bon an et bonne santé, bon an à maman Dehon, à Laure et à Henri et à mes autres parents; un souvenir à la famille Fiévet10.

Je vous embrasse de tout cœur.

Votre dévoué fils

L. Dehon

Je vous écrirai prochainement du Caire.

1 Cf. LD 13 note 2.

2 Séjour forcé à Alexandrie du 8 au 31 décembre (cf. LD 13). En VO V, pp. 1 rº - 15 rº; NHV III, 59-64.

3 Mme Tastu Amable (1795-1885): poète romantique, de type lamartinien: «Les Oiseaux du Sacre» (1825) - «La chevalerie française» (1821) - «La Chronique de France» (1829) - ouvrages divers pour enfants.

4 Cf. LD 10 note 6.

5 Alfred Dehon, oncle paternel de Léon (après Hippolyte et Gustave).

6 Charles Longuet, époux de Juliette-Mathilde (Vandelet), tante maternelle de Léon et père de Laure, femme d'Henri. Il habitait au Nouvion (à 10 km de La Capelle).

7 À Paris, l'oncle Joseph-Hippolyte cf. LD 9 note 5; à Vervins, l'oncle Félix (cf. LD 13 note 2).

8 En fait, ce sera une nièce: Marthe, fille d'Henri et de Laure, née le 17 août et baptisée le 12 septembre par M. Boute avec Léon pour parrain.

9 Une lettre «chargée» est une lettre qui contient des valeurs.

10 Cf. LD 11 note 5.