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DISCOURS SUR
L'EDUCATION DU CARACTERE

1891

Discours
sur
l'education du caractere

MESSEIGNEURS1),

MESDAMES ET MESSIEURS,

CHERS ELEVES,

Je suis confus d'avoir à prendre la parole devant l'un des meilleurs écrivains et l'un des orateurs les plus goûtés de notre temps. J'espérais que notre illustre président vous parlerait seul. Le peu de loisir dont il disposait ne le lui a pas permis. Je m'exécute, je fais acte d'humilité.

Je prendrai pour thème l'éducation du caractère. Ce sujet se rattache à ceux que j'ai déjà traités devant vous.

Mais d'abord, au nom de notre modeste Institution, je veux saluer, en son noble représentant, l'Université de Lille. Une université catholique s'appelle à bon droit une mère, Alma mater. Elle distribue l'aliment d'une saine doctrine à l'élite de la jeunesse. Nous saluons en vous, Monsei­gneur, le représentant de cette docte et vaillante Université dont le zèle est merveilleux, les labeurs herculéens et dont les fruits se révèleront bientôt par le renouvellement de la vie chrétienne dans cette région. Vous nous préparez des magistrats, des professeurs, des médecins, des industriels, des agriculteurs chrétiens. C'est entendre le zèle largement et le pratiquer puissamment. Merci, Monseigneur, vous avez bien méri­té de l'Eglise et de la Patrie.

Je dois ajouter que nous sommes doublement heureux et privilégiés aujourd'hui, en célébrant cette fête de famille, une de ces fêtes qui eni­vrent les âmes comme une douce journée de printemps, sous la présiden­ce de deux dignitaires de l'Eglise, deux prélats que le Souverain Pontife a comblés de ses faveurs pour honorer leurs talents et récompenser leurs œuvres.

Je veux saluer encore, en commençant, deux noms qui nous sont chers à tous: les noms de deux pontifes, notre évêque d'hier et celui d'aujourd'hui; celui d'hier, qui succombe à Cambrai sous le poids des la­beurs accomplis et des mérites accumulés; celui d'aujourd'hui, dont les premiers actes sont pour nous l'aurore d'un grand et fécond pontificat.

Je vous ai promis de vous parler de l'éducation du caractère. Qu'est­ce que le caractère? «C'est, dit Littré, ce qui distingue au moral une per­sonne d'une autre: son naturel, ses mœurs, ses sentiments».

C'est un ensemble de qualités et d'habitudes de l'esprit, du cœur et de la volonté.

Dans un sens large, caractère est presque synonyme de mœurs. Dans un sens absolu et plus restreint, ce mot exprime uniquement la force, l'énergie, la fermeté dans l'action.

Une nation, une famille, une époque a son caractère comme un indi­vidu.

Le caractère a ses qualités et ses défauts. Les uns et les autres sont in­nombrables. Aussi les traités d'éducation ont-ils quelque peine à les clas­ser.

La philosophie chrétienne porte partout la lumière. Elle a rangé tous les défauts du caractère sous la triple concupiscence signalée dans l'Evangile. C'est ainsi qu'a procédé Mgr Dupanloup dans son livre sur l'éducation. Un professeur de pédagogie de la Faculté de Nancy, qui ne passe pas pour un croyant, signale cette classification et avoue qu'on n'en trouverait nulle part ailleurs une aussi complète, aussi détaillée et aussi exacte.

A l'orgueil se rattachent l'impiété, l'égoïsme, la dureté, la susceptibili­té, l'impatience, la colère, la jalousie, l'insolence, la désobéissance, l'in­gratitude, la dissimulation et vingt autres défauts de ce genre.

A la concupiscence de la chair se rattachent la mollesse, l'indolence, la sensualité, la paresse, l'intempérance, la grossièreté, la lâcheté, la bas­sesse et bien d'autres faiblesses humiliantes.

A la concupiscence des yeux se rapportent la légèreté, l'imprévoyance, la frivolité, la curiosité, l'insouciance, le caprice, la témérité, la vanité, la dissipation, l'inconstance et les défauts analogues.

Il serait facile aussi de classer les qualités du caractère sous les trois principales vertus morales: la justice, la force et la tempérance.

Un caractère est-il religieux, loyal, droit, réfléchi, sérieux, vigilant, respectueux, sincère, il participe à la vertu de justice.

Est-il noble, généreux, ardent, laborieux, ferme, zèle, entreprenant, vaillant, patient, fidèle, persévérant, il participe à la vertu de force. Est-il doux, bon, dévoué, humble, délicat, aimable, sensible, réservé, discret, simple, candide, poli, charitable, compatissant, il participe à la vertu de tempérance.

Ces qualités maîtresses du caractère ont leur type en Dieu même. Le livre sacré de la Sagesse, après avoir énuméré les attributs de l'Esprit di­vin, les résume en ces mots: «La Sagesse divine atteint ses fins avec force et dispose ses moyens avec douceur».

Le caractère est, plus qu'on ne pense, la préoccupation de tous les hommes. Sa formation est le but de l'éducation. Ses qualités et ses dé­fauts sont l'objet des études du moraliste, des fictions du littérateur et des observations de l'historien.

Plus que jamais, peut-être, dans les études contemporaines, on analy­se les caractères dépeints par les maîtres, mais de cet exercice de psycho­logie et de mémoire s'efforce-t-on de tirer des conclusions pour la refor­me de la vie? Pas assez, je crois, et c'est contre ce défaut que nous de­vons réagir.

Nous pouvons sur ce vaste sujet traiter ou esquisser les questions sui­vantes: importance de l'éducation du caractère; le caractère chez les mo­ralistes; le caractère dans les lettres; le caractère dans l'histoire; les dé­faillances du caractère au temps présent; les moyens de relever les carac­tères.

I

IMPORTANCE DE L’EDUCATION DU CARACTERE

Le caractère a dans la vie des hommes, comme dans celle des nations, une importance capitale. Il est un des principaux facteurs de la destinée des uns et des autres. La vie d'un homme, comme celle d'un peuple, est surtout ce que le font ses sentiments, ses passions, sa volonté. Un défaut de caractère gâtera toute une vie.

Le bon Perrault nous raconte que l'on donna pour marraines à la Belle-au-Bois-dormant «toutes les fées du pays (elles étaient sept) afin que chacune d'elles lui faisant un don, comme c'était la coutume des fées en ce temps-là, la princesse eût, par ce moyen, toutes les perfections imaginables». Si ce beau temps durait encore et si les fées entouraient le berceau des enfants de nos jours, quels dons demanderaient pour eux leurs parents et leurs amis? N'oublieraient-ils pas de demander les quali­tés précieuses du caractère, la sagesse, l'énergie, la bonté?

Horace écrit dans une épître à Tibulle: «Que peut souhaiter de plus une nourrice à son cher nourrisson que d'être sage, de bien exprimer ce qu'il pense, d'avoir la faveur, la réputation, la santé, une vie délicate et suffisamment d'argent?». Il y aurait beaucoup à dire sur cet idéal du poète. C'est toute la question de la morale qui est en cause. Mais quel­que idéal que nous nous formions de la vie, nous ne nous tromperons pas en affirmant qu'elle dépend en majeure partie du caractère que chacun y apporte, et que la vie d'un homme, comme celle d'un peuple, est surtout ce que la font les qualités et les défauts de son esprit et de sa volonté.

Ce rôle prépondérant du caractère, que chacun, en y réfléchissant bien, pourrait vérifier dans sa vie, semble pourtant trop méconnu. J'ai regretté parfois de voir des parents se consoler trop aisément en me di­sant de leur fils: «Il est insouciant et paresseux, mais il est très intelligent et il a beaucoup de facilités pour apprendre».

Dans beaucoup d'établissements où l'on élève la jeunesse, presque tout l'effort ne porte-t-il pas sur l'intelligence? presque tout le temps de la journée n'est-il pas consacré aux exercices de l'esprit, qui sont, au fond, la grande préoccupation des maîtres? Dans la confection des pro­grammes officiels aussi, on discute longuement sur la part à donner aux langues mortes et vivantes, aux sciences, au dessin, à l'histoire. S'occupe-t-on assez de rechercher les moyens de développer chez les en­fants des qualités comme la fermeté, la modération, la dignité, le res­pect, le courage, l'initiative? Cependant leur vie individuelle dépendra plus de ce qu'ils seront par le cœur, par le caractère, que des connais­sances qu'ils auront accumulées dans leur esprit. Tel brillant lauréat, la tête «bien pleine», comme dit Montaigne, attendra sa sortie du collège pour commettre toute sorte de sottises, qu'on lui eût peut-être évitées par une éducation morale plus intime et plus profonde.

Les païens eux-mêmes seraient étonnés de la direction donnée au­jourd'hui à certaines éducations. Ils donnaient, du moins aux meilleures époques de leur histoire, une grande part à l'éducation du caractère. C'est ce qui fit leur grandeur.

En résumé, les défauts du caractère, la mollesse, la paresse, la négli­gence, l'imprévoyance, la légèreté préparent à l'enfant une vie malheu­reuse. Les qualités du caractère, l'énergie, l'activité, l'application, la constance, l'esprit de justice, l'honnêteté et la bonté lui préparent le suc­cès. Ce sont là les dons qui préparent le succès. Ce sont là les dons qu'il faut souhaiter à l'enfance et qu'il faut s'appliquer à développer en lui.

Il en est des nations comme des individus. Le caractère a dans la vie des nations un rôle prépondérant. Le beau chapitre du Discours sur l'histoire universelle, Bossuet parle des Romains, montre très bien qu'il faut attribuer la puissance de ce peuple à son caractère national. «De tous les peuples du monde, dit Bossuet, le plus réglé dans ses conseils, le plus avisé, le plus laborieux, et enfin le plus patient a été le peuple ro­main… ».

De nos jours, dans la concurrence vitale entre les nations, soit pour l'industrie, soit pour la guerre, ce qui paraît devoir assurer le succès, ce sont les qualités morales et particulièrement l'énergie, l'esprit d'initiati­ve, l'activité, le renoncement, le sacrifice et la résistance à l'amollisse­ment causé par les progrès du bien-être et du luxe.

Comme le disait récemment un discours académique, «gardons-nous de prendre pour unique mesure de la prospérité sociale les richesses, les raffinements du bien-être, la politesse des mœurs; mettons en compte, et en première ligne, les âmes, les caractères, les vertus morales et civi­ques». Il fallait ajouter: «la dignité des croyances et la fermeté des con­victions».

On a dit que l'école conduirait nos enfants à la victoire, au relèvement de la patrie et à tous les progrès. On a multiplié les écoles et tout le fruit a été de doubler ou tripler les crimes, les délits et les suicides. C'est qu'on a voulu essayer l'école sans Dieu, et celle-là n'a point grâce pour former les caractères, briser les passions et développer la vertu. L'Ecole sans Dieu est une erreur sociale, contre laquelle nous protestons avec toute l'énergie de notre patriotisme autant qu'avec toute la vivacité de nos sentiments chrétiens.

Le bon sens français reconnaîtra cette erreur. Bientôt l'instinct social parlera. Encore un peu de temps et, au lieu de condamner à la prison et à l'amende les prêtres qui parlent en chaire contre l'Ecole sans Dieu, on nous suppliera de remettre le crucifix et le catéchisme dans l'école pour sauver la société.

II

LE CARACTERE CHEZ LES MORALISTES

Que vous dirai-je, que vous ne sachiez, de l'enseignement des mora­listes sur les qualités du caractère? Mais avez-vous remarqué les diverses phases par lesquelles cette doctrine a passé, l'élévation à laquelle ont at­teint les païens, la perfection apportée par l'Evangile à toute doctrine morale; puis l'hésitation et l'erreur, quand vient la diminution de la foi; et enfin la vérité chrétienne conservée et marchant de nouveau au triom­phe?

Pour ce qui est des païens, vous avez entendu Platon rappeler souvent que le but de l'éducation des jeunes gens et du gouvernement des peu­ples est de les rendre meilleurs, plus sages, plus hommes de bien.

Vous au moins, jeunes philosophes, vous avez vu Aristote consacrer ses traités de l'Ethique et de la Politique aux mœurs et aux caractères. Il en distingue les qualités et les défauts. Il en donne les définitions, les principes, laissant à Théophraste, son disciple, le soin d'en faire l'appli­cation aux mœurs du temps, de pousser plus loin la science de l'observa­tion, et de faire la peinture et la satire des vices.

Théophraste préparait la voie à Ménandre, son élève, en attendant que Térence, imitant les comédies de Ménandre, instruisît et amusât les Romains aux dépens des caractères qui prêtent à la satire.

Seneque compte pour rien l'instruction, si elle ne forme pas les carac­tères. «Faudrait-il faire tant de cas des études, dit-il, si elles ne servaient qu'à nourrir l'orgueil et ne corrigeaient d'aucun défaut? Que vaudrait l'éducation si elle ne servait pas à affaiblir les passions, à rendre l'hom­me plus courageux, plus juste, plus libéral?»2).

Quintilien, sur l'éducation des mœurs et des caractères, a porté les choses à une délicatesse qui devrait faire rougir bien des chrétiens. On sait ce qu'il demande dans sa Rhétorique, de l'orateur, il veut dire du jeune étudiant qui a terminé ses études. Il veut qu'il soit un homme de bien, et qu'on exige de lui, avec la science, toutes les vertus morales3). Il s'élève avec énergie contre cette molle éducation qui énerve à la fois et le corps et l'esprit4).

Que de soins il veut qu'on prenne pour conserver aux enfants le pré­cieux trésor de l'innocence! La sainteté du maître, l'exactitude de la discipline, doivent être, selon lui, le principal souci des familles5). Il re­commande les plus grandes précautions pour le choix des livres. Il ne permet même la lecture des comédies qu'à l'âge où les mœurs sont en sûreté. Il veut qu'on choisisse les passages des auteurs à étudier. Pour lui, il y a des parties d'Horace qu'il ne voudrait pas expliquer aux en­fants (Horatium in quibusdam nolim interpretari). Quintilien avait profité sans doute de ses relations avec les chrétiens. Il eut l'honneur d'être le précepteur des saints enfants du martyr Flavius Clemens.

La sagesse des nations ayant atteint cette hauteur, il ne lui manquait plus que les vertus réservées qui sont le privilége de l'Evangile.

La sagesse chrétienne avait été préparée par les enseignements bibli­ques. Les livres Sapientiaux et particulièrement les Proverbes de Salo­mon, que La Bruyère appelle le premier et le plus grand livre de morale qui ait été fait, avaient signalé en de courtes sentences, mêlées de compa­raisons saisissantes, les qualités et les défauts du caractère. Au livre des Proverbes comme à celui de l'Ecclésiaste, vous voyez passer devant vous l'homme simple et craignant Dieu, le fils soumis, le serviteur fidèle, l'ar­tisan laborieux; l'homme doux et humble, adonné aux bonnes œuvres; l'ami fidèle et discret; puis, en regard: l'orgueilleux, le menteur, l'avare, le débauché, le paresseux, le gourmand, le bavard, le fat, l'usurier, le misanthrope. Ces livres nous présentent des tableaux finement tracés, comme ceux-ci: le paresseux, en son lit, le matin, est semblable à ces lourdes portes qui tournent lentement à droite et à gauche poussées par le vent sans sortir de leurs gonds6); l'avare, qui contemple amoureuse­ment ses écus, en pensant en lui-même qu'un repas au lait de chèvre chaque jour sera suffisant et même excellent pour la santé de ses enfants et de ses serviteurs7); et l'ami fidèle, qui devient d'autant meilleur qu'il est plus ancien, comme le vin des bons crûs8).

Cela, c'était la préparation. L'Evangile a donné à la fois le modèle et les règles de la perfection du caractère. Le modèle, c'est le Sauveur, idéal réel de sagesse, de force et de douceur, le Lion de Juda en même temps que l'Agneau de Dieu. Les règles sont données dans ce magnifi­que Sermon sur la montagne qui est, mieux encore que les Proverbes de Salomon, «le plus grand livre de morale qui ait été fait». Le Sauveur nous montre là, comme idéal du caractère, la soif de la justice, la dou­ceur, l'humilité, la pureté, la patience, la constance, l'abnégation, le sa­crifice.

Et tous les docteurs de l'Eglise ont développé le thème de l'Evangile. Saint Augustin, en particulier, a écrit de beaux traités d'éducation sous les titres de l'Ordre, de l'Enseignement chrétien et du Catéchisme9). Il veut que le maître chrétien ait ce zèle ardent dont parle saint Paul pour la for­mation du cœur et de la volonté de ses disciples. C'est lui, mieux que tout autre, qui a décrit les conséquences du péché originel, la lutte entre le bien et le mal dans les âmes, et la nécessité d'une volonté ferme, constante et généreuse, pour concourir à l'action de la grâce.

Personne n'a montré mieux que lui et plus abondamment cet idéal de sagesse, de force et de douceur qui est le but où tend le chrétien. Gerson, le pieux Gerson, donne une doctrine toute aussi pure et toute aussi élevée dans son livre sur dEducation chrétienne des enfants (De parvulis trahendis ad Christum).

Mais nous avons le sentiment de toutes les illustrations d'une période de notre histoire, et la plus longue, dans les Règlements de l'ancienne Université de Paris. Avec quelle sagesse ces Règlements veillent à ce que les jeunes gens aient une provision de principes religieux et de force chrétienne puisée dans la prière quotidienne, dans la fréquentation des Sacrements, dans la célébration des fêtes religieuses, dans l'étude quoti­dienne de l'Ecriture Sainte et l'instruction religieuse de chaque semaine!

Les écoliers apprenaient chaque jour quelques versets de l'Ecriture. L'Université voyait là le sel divin nécessaire pour assaisonner les autres études. (Hoc veut divino sale reliqua puerorum studia condientur).

Elle voulait bien que l'on tirât des auteurs païens la beauté et la délica­tesse des expressions et des pensées, mais elle aurait craint, disent les Ré­glements, que dans ces coupes empoisonnées on ne presentât aux jeunes gens, le vin de l'erreur, si, parmi tant de voix profanes dont retentissent continuellement les écoles, celle de Jésus-Christ, l'unique maître des hommes, ne s'y faisait entendre. Elle regardait ce pieux exercice comme un préservatif salutaire et un antidote efficace pour prévenir et fortifier les jeunes gens au sortir des études, contre les attraits du plaisir, les ma­ximes du monde et la contagion du mauvais exemple.

Cependant une phase de doute, d'hésitation et d'erreur a commencé avec la Renaissance et a continué avec le rationalisme et le philoso­phisme. Trois erreurs principales ont captivé les esprits: l'optimisme, le pessimisme et le fatalisme.

Montaigne, l'étrange Montaigne, qui mêlait des pensées du bon sens le plus exquis, exprimées dans un style d'une naïveté ravissante, aux in­conséquences les plus bizarres, aux expressions d'un cynisme révoltant, Montaigne a préparé les erreurs de Rousseau et les illusions de Victor Hugo. Après avoir donné des préceptes excellents, il affirme «qu'il faut laisser la nature maîtresse de l'éducation».

Rousseau, qui cultive toujours l'utopie, enseigne qu'il faut laisser grandir les défauts de l'enfant, afin de les bien reconnaître. On les corri­gera plus tard ou bien ils se corrigeront d'eux-mêmes par l'effet de la na­ture. Rousseau oublie le précepte du poète:

Principiis obsta: sero medicina paratur

Cura mala per longas invaluere moras.

Victor Hugo déifie les enfants. Il supprime le péché originel10). Il est vrai qu'il ne faut pas demander de la doctrine à l'illustre poète.

La Bruyère, dans son chapitre De l'homme a préludé au pessimisme des jansénistes et de l'école allemande dont Schopenhauer est le coryphée. Il n'a vu que les défauts de l'enfant. Il est dur pour vous, mes amis. «Tous les enfants, dit-il, sont hautains, dédaigneux, colères, envieux, curieux, intéressés, paresseux, volages, timides, intempérants, menteurs, dissi­mulés. Ils ne veulent point souffrir de mal et ils aiment à en faire». Le portrait n'est pas flatteur.

Taine, l'éminent critique positiviste, aborde aussi la question de l'éducation par un côté faux. Taine est fataliste. Chaque homme, selon lui, apporte en venant au monde une qualité maîtresse qui se développe et domine sa vie par une évolution nécessaire.

Toutes ces erreurs ont ébranlé l'organisation séculaire de l'enseigne­ment et amené le divorce entre l'enseignement officiel et la méthode chrétienne.

Cependant l'Eglise veillait, elle conservait les vraies doctrines. Ses écrivains, Rollin et Fenelon en particulier, ont gardé sur l'éducation en France la plus féconde influence.

Fénelon a fait autorité dans l'éducation: il a fait ses preuves, pour la formation du caractère, dans l'éducation du duc de Bourgogne. Il transforma le naturel du prince qui était irascible, vaniteux, fantasque, et le rendit laborieux, doux, modeste et généreux. Fénelon a fait du Té­lémaque un véritable traité d'éducation morale et politique. Quelles bel­les leçons de sagesse, de dévouement aux hommes, de patriotisme et de générosité il y donne à son royal élève! Je n'y trouve à regretter que le surnaturel païen pour lequel l'illustre et saint évêque a partagé l'engoue­ment de ses contemporains.

De notre temps, c'est Mgr Dupanloup, (il vous honorait, je crois, de son amitié) Monseigneur11) qui a écrit le meilleur traité d'éducation. Ega­lement éloigné des faux points de vue de l'optimisme et du pessi­misme, il est juste envers l'enfant. Il reconnaît ses défauts, il en indique les remèdes; mais aussi il fait ressortir les charmes naturels de l'enfance: la naïveté, l'innocence, la franchise, la confiance, la tendresse… ces qua­lités qu'avait en vue Notre-Seigneur quand il louait les enfants et leur té­moignait de l'affection.

L'Eglise a pris la défense de l'enfant. Vous l'avez aidée, parents chré­tiens, en lui donnant votre confiance. Et avec votre concours, nous don­nerons à vos enfants ce caractère à la fois prudent, doux et fort, ce carac­tère chrétien, ce caractère chevaleresque, qui fera l'honneur de l'Eglise et de la Patrie.

III

LE CARACTERE DANS LES LETTRES

J'oserais dire que toute la littérature, quand elle n'est pas un vain cli­quetis de mots et une pure harmonie de phrases, est une école du carac­tère.

Quel est le but de l'épopée, du théâtre, de la fable, du roman, si ce n'est'de mettre en honneur les caractères les plus nobles et les plus méri­tants et d'humilier les caractères les plus méprisants? La comédie prend parfois ce but si directement qu'elle s'intitule une comédie de caractère.

Qu'a donc voulu chanter Homère dans l'Iliade et l'Odyssée? La foi naïve aux dieux, les vertus guerrières, la piété filiale. Il nous montre ses héros agités par un même désir de gloire, patriotes et justiciers, passion­nés pour la même entreprise, et marqués cependant par des traits dis­tinctifs.

Si nous jetons un regard sur l'Enéide et sur la Chanson de Roland, nous aurons parcouru tous les sommets de l'Epopée.

Dans l'Enéide, c'est Enée, héros pacifique et pieux et cependant brave au combat; Turnus, brave et grand jusque dans la défaite. C'est Nisus et Euryale, types charmants de l'amitié poussée jusqu'à l'héroïsme. Mais en regard, il y a Didon, en qui Virgile a réuni tous les traits de la pas­sion.

La Chanson de Roland nous offre des types humains qui dépassent de cent coudées tous ceux de l'antiquité païenne.

Agamemnon pâlit devant Charlemagne et Achille devant Roland. Charlemagne est sublime dans sa majesté. Il a toutes les qualités, du grand roi: l'autorité, le courage, la prudence, la bonté, la piété. C'est le lieutenant de Dieu, chargé d'établir le règne du Christ. Roland est la plus ravissante personnification du caractère français: il est audacieux, confiant, fougueux, généreux, croyant; il est doux et tendre pour ses amis.

Olivier, c'est la valeur réfléchie, c'est l'intrépidité contenue par le sang-froid. Roland est preux, Olivier est sage. Nayme, le vieillard sage et prudent, est le Nestor des Francs. Mais Ganelon est le traître odieux. Les poètes, en créant l'épopée, ont tout spontanément et naturelle­ment écrit une leçon de caractère, de mœurs, de patriotisme. Ils ont mis en relief les caractères les plus nobles et les modèles dans les divers âges et les diverses situations de la vie. A côté de ces modèles, ils ont placé quelques types odieux et criminels, comme une ombre propre à faire res­sortir les côtés lumineux du tableau.

La tragédie aussi est une véritable école de mœurs et de caractères. C'était le but avoué des initiateurs et des modèles de ce genre littéraire. Le Grecs venaient au théâtre apprendre à régler leur conduite et leurs sentiments sur des types qu'on leur présentait. Eschyle savait leur inspi­rer un ardent patriotisme, une résignation inébranlable au milieu des souffrances et des épreuves; Sophocle, la piété filiale, le respect de la vieillesse, la vertu courageuse; Euripide, l'amour du devoir, la honte de la défaite, la passion de la gloire. Ces enseignements portaient leurs fruits, et l'Athénien, après avoir assisté à la représentation d'une tragé­die, en sortait plus généreux, plus compatissant, plus homme enfin et mieux préparé à remplir tous ses devoirs de citoyen.

Chez les modernes, le but et le procédé sont les mêmes: quelques mots suffiront à le montrer.

Jetez un regard d'ensemble sur l'œuvre de Racine, par exemple, vous y verrez les modèles de l'honneur et de la générosité dans Abner, Hippo­lyte, Bajazet, Burrhus; de l'innocence pieuse et naïve dans Joas; de la tendresse maternelle dans Andromaque, Clytemnestre et Josabeth; de la dignité et de l'énergie dans Joad; mais aussi, et comme contraste, vous trouverez les types de l'orgueil et de la cruauté dans Athalie et Agrippi­ne, de la scélératesse ambitieuse ou sanguinaire dans Néron, Narcisse, Aman et Mathan.

Les leçons de la comédie sont plus pratiques encore. Il est convenu que la tragédie ne met en scène que des princes ou des héros, la comédie prend ses personnages autour de nous,dans la vie pratique, et nous pré­sente des vertus plus imitables ou des défauts plus fréquents.

Plaute et Térence ont donné des leçons de caractère. Le Menteur de Corneille est une comédie de caractère, comme les Plaideurs de Racine. Molière a voulu stigmatiser les caractères défectueux de son temps. Dans le Misanthrope, par exemple, Alceste représente l'exagération de la franchise; Philinte, l'égoïsme mondain. Dans l'Avare, Harpagon, c'est l'avarice étouffant l'amour et la tendresse; Cléante, c'est le fils prodigue et sans cœur; Valère, c'est le flatteur intéressé.

Parlerai-je des contemporains? C'est plus délicat. Vous les connaissez moins. Nos soirées de famille vous en ont révélé quelques-uns: de Bor­nier, Barbier, Labiche même. N'y avez-vous pas reconnu une fine et profonde analyse des caractères? Le drame d'Henri de Bornier repro­duit les caractères de la Chanson de Roland, mais avec plus de variété et avec une étude psychologique plus complète. Quel tableau senti, par exemple, que celui du remords et du repentir de Ganelon, dans son pèle­rinage d'expiation au lieu de son forfait!

Et dans ce beau drame de Jeanne d'Arc qui vous a tous émus, comme le sentiment de l'honneur et de la confiance en la grandeur morale de la France est vivant, dans l'apostrophe de l'héroïne en face de son bûcher!

Vous pouvez me tuer et mutiler la France:

Mais vous ne pourrez pas, Mylord, sachez-le bien,

Asservir à la honte ou son cœur ou le mien!

Le même honneur tous deux nous garde et nous enflamme.

Je connais mon pays: il m'a donné son âme!

C'est quand il est perdu qu'il relève le front!

Faites, faites sur lui peser le joug des armes!

Noyez-le tout entier dans le sang et les larmes!

Reculez sa frontière, ivres de vos succès!

La France renaîtra dans le dernier Français.

Et Labiche, le comique désopilant qui fait couler les douces larmes du rire, a-t-il au moins renoncé à toute satire des défauts du caractère, à toute glorification de ses qualités? Il va sans doute réaliser ce rêve d'un critique moderne: «Arrière la morale au théâtre, nous ne demandons à ces heures de délassement que l'intrigue qui nous intéresse, le bon mot qui nous amuse!». Mais non, Labiche lui-même subit la loi qui s'impose au théâtre, il peint des caractères. Il le fait en riant et en nous faisant ri­re, mais il le fait. Il prend à partie la bourgeoisie contemporaine. Il nous le dit: «Parmi tous les types qui s'offraient à moi, j'ai choisi le bourgeois; avec lui, rien d'excessif. Ses vices ne sont que des travers, ses vertus ne vont jamais jusqu'à l'héroïsme. Ajoutons à cela que le sujet est inépuisa­ble, d'une variété qui sans cesse le transforme».

Après le théâtre, si nous abordions le roman, le résultat de notre en- quête serait le même. Le roman de mœurs, le roman satirique, le roman chrétien, le roman naturaliste, le roman analyste, le roman social, tous les genres du roman ont pour but instinctif et naturel de peindre des ca­ractères qu'ils proposent à la critique ou à l'admiration du lecteur. Non point qu'ils soient tous moraux, pas plus que les pièces de théâtre, mais tous nous disent l'idéal de leurs auteurs, idéal nécessairement faux, quand l'esprit de l'écrivain est faussé et que son cœur est gâté.

Enfin, il est un genre qu'on ne peut pas omettre quand on traite du caractère dans la littérature, c'est la fable. Ne retrouve-t-on pas, dans La Fontaine, le tableau fidèle de la société du XVIIe siècle, sous le symbo­lisme attrayant des animaux? Le lion, c'est la majesté, c'est la force, c'est le roi au pouvoir absolu; le renard, c'est le courtisan, l'Ulysse des bêtes; le loup, c'est la force brutale; l'agneau, c'est la douceur; la colom­be, c'est le symbole de l'amitié; le singe, c'est le charlatan; le chat, c'est l'hypocrite malfaisant; l'âne, c'est l'esclave ou le mercenaire, peinant et patient; les rats et les grenouilles, c'est le peuple imprudent et présomp­tueux; ce sont les démocraties turbulentes et faciles à tromper.

Partout, dans la littérature, l'écrivain entend nous donner une leçon de caractère. C'est à nous d'observer et de réfléchir, en nous tenant en garde contre les faux enseignements d'une littérature corrompue, com­me est le plus souvent celle du théâtre et du roman contemporains.

D'ailleurs nous ne mettons sous vos yeux que des modèles choisis. Puissiez-vous, dans votre enfance, être pieux et purs comme Joas. Jeu­nes gens, soyez vaillants et fervents comme Roland, comme Rodrigue, comme Néarque. Plus tard, devenus vieux, soyez prudents, graves et vertueux comme Nayme et Mentor.

IV

LE CARACTERE DANS L’HISTOIRE

Les leçons de l'histoire sont plus saisissantes encore que celles de la lit­térature.

Les annales des païens rapportent de beaux exemples de vertus guer­rières et d'austérité.

Ils citent le Spartiate Leonidas qui, avec 300 hommes, soutient le choc de toute l'armée des Perses aux Thermopyles; cet Athénien Cynégire qui retient une barque avec les mains d'abord, puis avec les dents quand ses mains sont coupées; ce Romain Horatius Cocles, qui défend le passa­ge du pont Sublicius à Rome; cet autre, Régulus, qui retourne se livrer à la mort chez les Carthaginois après des négociations inutiles pour la paix; cet autre encore, Mucius Scévola, qui se brûle la main au camp de Porsenna parce qu'il s'est trompé en voulant donner la mort à l'ennemi de sa patrie. Ils ont des héros comme César, dont l'historien Suétone a dit: «Ses vices étaient sans mesure, mais il avait à un degré éminent cer­taines qualités morales, auxquelle il a dû sa grandeur: la résistance à la fatigue, la rapidité, la prudence, la hardiesse, le courage, la fermeté». Ils ont aussi des sages qui ont méprisé les vices du monde, comme Epictète et Socrate.

Mais leurs vertus à tous étaient bien imparfaites et je pourrais vous ci­ter bien des héros du paganisme qui ont mêlé des vices honteux à leurs éminentes qualités, ou qui ont terminé leur vie par le suicide, comme Démosthène, Thémistocle et Caton le jeune.

Chez le peuple de Dieu, les héros de la vertu sont plus nombreux. Moïse et Josué luttent pendant quarante ans contre les défaillances de leur peuple et la résistance des nations coalisées. Job est fort dans la souf­france. David lutte contre Goliath et les Philistins. Judith ne craint pas de porter la mort à Holopherne. Néhémias relève le temple et la ville malgré les ennemis. Tobie exerce au péril de sa vie toutes les œuvres de miséricorde. Judas Maccabée et son bataillon d'élite combattent un con­tre cent. Matathias s'écrie: «Quand même toutes les nations obéiraient au roi Antiochus, moi, mes fils et mes frères, nous n'obéirons qu'à la loi de Dieu».

Mais le souffle de l'Esprit Saint n'enflait pas encore les voiles des pau­vres humains qui remontaient péniblement le courant des passions. Au­jourd'hui Dieu répand abondamment ses dons de force et de charité. Les effets éclatants de la grâce ont frappé tous les esprits. Rousseau n'est pas un témoin suspect; il a dit: «Le stoïcisme ne nous a donné qu'un Epictè-te, mais la philosophie chrétienne en forme des milliers, qui ont, en ou­tre, la modestie de s'ignorer». Ozanam a eu raison de dire: «Les philoso­phes chrétiens réalisèrent, dans sa plénitude, cette sagesse pratique tant rêvée des anciens: l'abstinence des disciples de Pythagore, la constance des stoïciens, l'humilité, la charité, que nul de ceux-là n'avaient con­nues».

C'est là qu'il faut chercher vos modèles. Les modèles les plus purs ne sont pas dans le Panthéon de la vieille Rome, dans le Valhalla des Scan­dinaves, ni dans le Panthéon néo-païen, qu'on organise audacieusement dans la capitale de la France chrétienne. Ces modèles, l'Eglise aime à les remettre sous nos yeux dans les théories ou processions de saints qu'elle représente sur les frises de nos temples.

Taine disait récemment dans la Revue des Deux-Mondes:

«Le christianisme est l'organe spirituel, la grande paire d'ailes in­dispensables pour soulever l'homme au-dessus de lui-même, au-dessus de sa vie rampante et de ses horizons bornés, pour le conduire à travers la patience, la résignation et l'espérance, la pureté et la bonté, jusqu'au dévouement et au sacrifice. Toujours et partout, depuis dix-huit cents ans, sitôt que ces ailes défaillent et qu'on les casse, les mœurs publiques et privées se dégradent.

Quand on s'est donné ce spectacle, et de près, on peut évaluer l'appui du christianisme dans nos sociétés modernes, ce qu'il y a introduit de pudeur, de douceur et d'humanité, ce qu'il maintient d'honnêteté, de bonne foi et de justice. Ni la raison philosophique, ni la culture artisti­que et littéraire, aucun code, aucune administration, aucun gouverne­ment ne suffit à le suppléer dans ce service. Il n'y a que lui pour nous re­tenir sur notre pente fatale, pour empêcher le glissement insensible par lequel, incessamment et de tout son poids originel, notre race rétrograde vers ses bas-fonds». Voilà le témoignage que l'histoire rend au christia­nisme.

Le modèle par excellence, c'est Jésus, qui unit la douceur la plus sua­ve à la force la plus triomphante. Après Jésus, c'est Marie et Joseph, les types ravissants de la pureté et de l'humilité.

Voici le groupe des apôtres. Pierre, confirmé en grâce, qui répète son «non possumus» et qui nous enseigne à obéir à Dieu plutôt qu'aux hom­mes. Paul, l'apôtre infatigable et invincible, l'apôtre aux travaux éton­nants, aux souffrances incroyables, trois fois emprisonné, trois fois nau­fragé, cinq fois flagellé et toujours patient et confiant. Saint André, qui salue et embrasse la croix où il doit mourir pour son Dieu; saint Jean, aussi patient qu'aimant, le martyr de la Porte Latine et l'exilé de Path­mos.

Voici les martyrs: saint Ignace d'Antioche: il est le froment du Christ, il doit être broyé sous la dent des lions. Saint Laurent: étendu sur le feu, il a le courage de dire au bourreau: «Retourne mon corps, il est cuit de ce côté». Agnès, une enfant de treize ans qui supporte le feu avec joie. Cyrille: il a sept ans, il s'étonne qu'on pleure en le voyant souffrir et il dit à ses parents: «Venez plutôt chanter un hymne de joie autour de mon bûcher». Agapit a quinze ans: sa fermeté dans les supplices convertit cinq cents spectateurs à Préneste. Tarcise est un enfant aussi: il aime mieux mourir que de livrer son trésor, l'Eucharistie, qu'il porte aux pri­sonniers. Saint Cyr a trois ans: il répète aux juges: «Je suis chrétien», et il meurt avec sa mère. Saint Pierre le martyr: pendant que son sang cou­le de ses veines entr'ouvertes, il y trempe sa main, et de ses doigts mou­rants, il trace sur l'arène ces mots que ses lèvres ne peuvent plus articu­ler: Credo, je crois! Le moine Télémaque, sous les premiers empereurs chrétiens, se jette dans l'arène pour arrêter les combats sanglants des gladiateurs. Il achète de son sang cette réforme des mœurs sociales. Qu'il s'appelle Affre, Télémaque ou Margerin, le prêtre est toujours le vrai disciple du Christ quand il s'avance dans les rangs de ses conci­toyens qui s'entretuent pour arrêter ce meurtre fratricide.

Voici le groupe des ascètes et des moines: Antoine et Paul, si persévé­rants dans leurs longues austérités au désert; Arsène, qui a quitté la cour pour la solitude de l'Egypte; saint Benoît, qui se retire à 14 ans au désert de Subiaco; saint Martin, dont aucune langue ne saurait peindre, dit son historien Sulpice Sévère, la persévérance et la rigueur dans les austérités et les pénitences. J'omets Honorat, Bernard, Colomban, Bruno et cent autres.

Voici le groupe des papes, modèles de sagesse et de force: c'est Urbain II, qui entraîne l'Europe contre l'Islam; c'est Innocent III, Grégoire VII, Boniface VIII, Pie VII, qui soutiennent la lutte contre Frédéric II, Henri IV (d'Allemagne), Philippe le Bel et Napoléon. C'est Pie IX, qui traverse trente années de luttes et de combat, en répondant aux revendi­cations de la révolution le «non possumus» de saint Pierre. C'est Léon XIII, dont l'âme virile n'est point troublée par les orages politiques et sociaux, et qui, dans sa majesté sublime et sereine, enseigne à la fois les souverains et les peuples, et montre à tous le chemin de la justice, de la civilisation et de la paix.

Voici les évêques, les grands pasteurs des peuples: ils affrontent la per­sécution, l'exil, la mort, plutôt que d'abandonner la vérité. Ici, c'est Athanase bravant julien l'Apostat; là, c'est saint Ambroise, debout sur le seuil de la cathédrale de Milan et refusant l'entrée du sanctuaire à l'empereur Théodose qu'accompagne une armée; ailleurs, c'est Chry­sostome désignant du doigt, du haut de la chaire de Sainte-Sophie, l'im­pératrice Eudoxie qui a violé les lois de l'Eglise. C'est Thomas Becket, Thomas More et Jean Népomucène qui restent invincibles devant Henri II, Henri VIII et Wenceslas.

Etes-vous destinés à la carrière des armes? Prenez vos modèles parmi les chevaliers chrétiens: Charlemagne, saint Louis, Richard, Godefroy de Bouillon, les Coucy, les Montmorency, les Hugues de Vermandois, les Lusignan, les La Valette, les Sobieski, les Scanderberg, les Jeanne d'Arc. Ce que l'un d'eux disait, au départ, à sa famille émue, tous ont dû le dire: «L'Eglise prie pour nous, je vais combattre pour elle, pour la France et pour vous».

Aimez-vous la science? Après l'incomparable Thomas d'Aquin, voici Albert le Grand, Roger Bacon et Vincent de Beauvais, dont les décou­vertes immenses ont préludé à tous les progrès modernes. Voici Luc d'Achery, le bénédictin saint-Quentinois à la vaste érudition. Voici Ger­bert, dont le travail infatigable n'a pas produit moins de cinq cents volu­mes. - Marco Polo, qui commence ses immenses voyages à 17 ans, s'exile pour 24 années au profit de la science pour visiter la Mongolie, la Chine, Madagascar, la Perse, l'Asie-Mineure. - Képler, qui découvre les lois du mouvement des planètes pendant qu'il lutte contre la misère. Il rapporte à Dieu seul la gloire de ses découvertes: «O Cieux, dit-il, chantez les louanges du Seigneur! Soleil, Lune et Planètes, glorifiez-le dans votre ineffable langage! Harmonies célestes, et vous tous qui savez les comprendre, louez-le! Et toi, mon âme, loue ton Créateur! C'est par lui et en lui que tout existe». Voici Christophe Colomb! Vous savez cette immortelle histoire. L'équipage se mutine: les vivres se font rares, on va carguer les voiles au retour. «Encore trois jours, crie le héros! Je n'ai pu me tromper: il y a là-bas une terre, des âmes créées par Dieu, rachetées par Jésus-Christ; donnez-moi trois jours». Il a espéré, et, avant que le troisième jour fût accompli, l'Amérique était conquise et le Nouveau­-Monde s'ouvrait aux missionnaires de l'Evangile.

Voici les apôtres des nations: Remy, Patrice, Boniface, Augustin, qui ont donné à l'Eglise: la France, l'Irlande, l'Allemagne, l'Angleterre. François Xavier, Claver, Marquette de Laon, Charlevoix de Saint­Quentin, Perboyre, Chanel et mille autres qui ont porté la foi aux Indes, en Chine, au Japon, en Afrique, en Amérique, en Océanie; Borromée et Belzunce, dont la sainteté arrêta le courroux de Dieu; Vincent de Paul, le père des pauvres; Damien, la victime de son héroïque dévouement aux lépreux.

Etes-vous destinés à l'industrie, aux arts? Voici Bénezet, dont le génie soutenu par la foi a devancé nos grands travaux modernes; Michel­Ange, croyant autant qu'artiste, qui donna à saint Pierre le plus noble des tombeaux; Vauban, le capitaine aux vertus austères qui fut jusqu'à nos jours comme le rempart de la patrie, par les trois cents places qu'il avait ou fortifiées ou restaurées; Riquet, l'ingénieur patient, vertueux, austère, qui traça et ouvrit le grand canal du Midi, et demeura pauvre, parce qu'il ne se joua pas de ses actionnaires, et ne connut ni les commis­sions, ni les pots-de-vin; Riquet, qui nous manque aujourd'hui pour mener à bonne fin une autre œuvre, dans laquelle l'honneur de la Fran­ce est engagé.

Pour les arts, voici les âmes suaves, qui ont peint le ciel, comme si el­les en étaient les hôtels habitués: Fra Angelico, le dominicain, Flandrin, Overbeck; Michel-Ange encore, qui nous a laissé la chapelle Sixtine, le Moïse, les tombeaux des Médicis; Bernard Palissy, l'humble artiste, l'homme de caractère qui disait: «La science se manifeste à qui est veuil­lant, agile et laborieux»; Robert de Luzarches, le pieux architecte de la cathédrale d'Amiens, l'inspirateur aussi, sinon l'auteur immédiat de no­tre belle basilique de Saint-Quentin; Robert de Coucy dont la gloire n'a pas besoin d'autres titres que la cathédrale de Reims; Pierre de Monte­reau, le saint artiste qui était l'hôte habituel du roi saint Louis avec Tho­mas d'Aquin et Vincent de Beauvais: de son cœur, de son amour pour Notre-Seigneur, autant que de son génie, est sorti le joyau de la Sainte Chapelle de Paris.

Saluons enfin les derniers chevaliers de l'Eglise: Joseph de Maistre et O'Connell, Donoso Cortès et Garcia Moreno, Lamoricière et Pimodan, Veuillot et Windthorst, Marceau et Sonis.

Mais ce nom m'arrête et me retient. Je vous ai fait parcourir un Pan­théon, un Musée. Il est d'usage, vous le savez, de disposer les chefs-d'œuvre de nos musées en bonne place, afin que le visiteur, se re­posant en face de ces rayonnements de la beauté céleste, les puisse con­templer, étudier et méditer à loisir. Dans ce panthéon des grands carac­tères que nous avons visité rapidement, je m'arrête devant un chef-d'œuvre. Le sujet et l'artiste qui l'a exprimé sont de premier ordre. Ce tableau, c'est la vie du général de Sonis, le héros de Patay et le saint de ces derniers temps. Ce tableau, le récit de cette vie, c'est le dernier chef-d'œuvre12), Monseigneur, sorti de votre main et de votre cœur, qui en ont produits tant et de si beaux.

C'est à Sonis que revient l'honneur d'avoir déployé la bannière du Sacré-Cœur sur le même champ de bataille où, quatre siècles aupara­vant, flottait la bannière de Jeanne d'Arc. Vous nous le montrez, Mon­seigneur, toujours vaillant et saint, en Algérie, en Kabylie, au Maroc, et dans la douloureuse campagne de France. C'est le père de famille modè­le qui sait que le père et le maître doivent être dans l'éducation les coopé­rateurs de Dieu. «Quel bonheur, écrit-il, de façonner ces jeunes âmes pour le ciel et de préparer aux luttes de ce monde ces jeunes cœurs de chrétiens! Je ne pense jamais à cela sans émotion». Et encore: «Toutes mes pensées sont concentrées sur mes enfants: je ne sais ce qu'ils devien­dront; je ne suis préoccupé que de les voir fidèles au Seigneur et aux tra­ditions que je leur laisserai. J'aimerais mieux les voir mourir de misère que de les savoir impies ou même indifférents, et pourtant Dieu sait si je les aime; mais qu'est-ce que la vie en comparaison de l'éternité?».

C'est le vaillant et laborieux officier qui se bat comme un héros en Ka­bylie, qui se donne avec ardeur à tous ses devoirs militaires de la vie de garnison, à Alger, et qui trouve le temps de coopérer aux conférences de Saint Vincent de Paul et de faire ses veillées nocturnes de chaque mois devant le Saint Sacrement. Quand vient l'heure de partir pour la cam­pagne d'Italie, c'est au pied des autels qu'il se sépare de sa famille. Le capitaine communie à côté de sa femme, entouré de ses jeunes enfants; il offre à Dieu le sacrifice de sa vie et lui demande de bien faire son devoir.

En Lombardie, après les batailles, il passe son temps dans les ambu­lances, il excite les blessés à la patience chrétienne. En voyant leurs membres déchirés, il leur disait: «Le grand Maître, le divin Chef a passé par là; prenez-le comme modèle, comme ami, comme médecin». Avant la bataille, il communiait s'il le pouvait. Il n'en faisait pas mystère: cha­cun savait bien qu'il allait prendre les ordres de son premier Comman­dant: «Je rentrais au camp, écrivait-il, tout joyeux et plein de Dieu. La mort pouvait venir, j'étais prêt à tout sacrifice».

A Solférino, le corps du maréchal Niel faiblissait; c'était un moment critique. De Sortis demanda au maréchal la permission de charger. L'ayant obtenue, il fit un rapide signe de croix et s'élança en avant. «Je commandai la charge, raconte-t-il, puis je partis à fond de train, plein de foi, le cœur aussi calme que dans les moments de grande paix intérieure. J'étais à dix pas en avant de tout le monde; j'étais donc une cible super­be… L'ennemi recula à notre approche; je le serrai de près… Tout le monde tombait autour de moi. Je me précipitai de rage sur des carrés de Tyroliens. Mon pauvre cheval gris était tué sous moi… J'étais parti avec un escadron magnifique, continue-t-il, je n'avais plus qu'un peloton… Mais nous avions sauvé le corps Niel et soutenu notre vieille réputation».

Plus tard, nous le retrouvons à la frontière du Maroc au milieu d'une épidémie de choléra. Il se dévoue, il ne quitte pas l'ambulance. Zélé comme un apôtre, il porte la consolation aux mourants. «Tout nous manquait, aumôniers, infirmiers, médecins, écrivait un officier; mais nous avions M. de Sortis. Il se retrouvait dans son éléments: la charité, et son abnégation opérait des merveilles».

En 1867, son second fils, Henri, âgé de 15 ans, lui écrivait pour lui de­mander la permission de servir dans l'armée du Pape. Cette lettre arra­cha au père de douces larmes. «Oui, répondit-il, je vous permets d'aller grossir ce bataillon sacré, faites ce que faisaient vos aïeux. Autrefois lorsqu'un gentilhomme devait être armé chevalier, il se préparait par le jeûne, par la prière… A partir de ce moment, soyez saint pour être à la hauteur de la cause que vous allez servir».

En 1870, ses deux fils aînés, Gaston et Henri, s'étaient engagés avec son consentement; Albert, le troisième, voulut les imiter bien qu'il n'eût pas seize ans; l'héroïque père consentit encore. Pour lui, il souffrait d'être laissé en Algérie. Enfin il est appelé à commander une brigade à Blois. «En partant, écrivait-il à sa famille, je me condamne à mort. Dieu me fera grâce s'il le veut, mais chaque jour je l'aurai dans ma poitrine, et Dieu ne capitule jamais».

Mais c'est à Patay surtout qu'il est superbe. Chanzy l'appelle avec sa brigade. Il s'avance. Le 16e corps faiblissait. Les mobiles fuyaient le combat. Le 51e de marche lâchait pied. «Misérables! s'écrie Sonis, vous nous perdez!». Il essaie en vain de les retenir. Il part au galop vers Cha­rette. Il lui demande un bataillon de zouaves. «Il y a là-bas, leur dit-il, des lâches qui refusent de marcher. Ils vont perdre l'armée. A vous de les ramener au feu; montrons-leur ce que valent des hommes de cœur et des chrétiens».

Je vais laisser un instant le récit au général lui-même. «Un cri partit de ces nobles poitrines; tous voulaient courir à la mort. J'en pris trois cents, les autres devant rester à la garde de l'artillerie. J'avais huit cents hommes en tout. Je dis à Charette:

«Voici le moment de déployer la bannière du Sacré-Cœur». Elle se déploya; on la voyait de partout; c'était électrisant. Nous marchâmes ainsi d'un pas assuré… Arrivés à la hauteur du 51e: « - Soldats! dis-je, voilà le drapeau de l'honneur; suivez-le, en avant! - Mais rien. - N'avez-vous plus de cœur? Marchez! - Ils ne marchèrent pas. Nos zouaves avançaient toujours. Le commandant de Troussures se jetant à mon cou: - Général, me dit-il, que vous êtes bon de nous mener à pa­reille fête! - Ce devait être sa dernière parole… Je n'avais que mes zouaves. La 3e division que j'avais envoyé chercher n'arrivait pas. Que faire? Je me sentis fort pour le sacrifice que j'allais accomplir du consen­tement de ces braves. Tous ensemble nous poussâmes un dernier cri: - Vive la France! Vive Pie IX! - De ces 300 hommes, 198 tombèrent de­vant Loigny, avec dix de leurs quatorze officiers. Moi-même je fus bles­sé. Mon officier d'ordonnance me déposa à terre. Je lui prescrivis ensui­te de se retirer…

Toute mon artillerie fut sauvée… L'armée prussienne ne tarda pas à passer sur nous… Un soldat écrasa la tête d'un coup de crosse au com­mandant de Troussures. Je crus que le même sort m'attendait et je remis mon âme à Dieu… J'étais à jeun depuis vingt-quatre heures. J'aban­donnais tout espoir de salut. Mais je fus tiré de mon abattement par la contemplation de l'image de Notre-Dame de Lourdes. Elle me fut pré­sente toute la nuit. Je ne sentais pas mes souffrances; cependant ma jam­be était brisée en vingt-cinq morceaux. Je ne recommençais à souffrir que lorsque les hommes s'occupèrent de moi».

Le rapporteur à l'Assemblée nationale rendit justice au service im­mense que l'on devait au général: «M. de Sonis a du moins préservé le 16e corps d'une déroute imminente en arrêtant les progrès de l'ennemi; grâce à son héroïque dévouement, la déroute fut empêchée et l'artillerie du 17e corps sauvée».

M. de Sonis guérit après d'atroces souffrances. Une jambe de bois lui permit de remonter à cheval.

Le général alla au ministère. Le haut fonctionnaire qui y siégeait alors lui demanda ce qu'on pourrait faire pour lui: «Mais rien, répliqua-t-il, sinon de me permettre de servir encore dans l'armée». Le ministre était stupéfait: «Général, vous êtes le premier de votre espèce!».

Quelques députés, voyant le triste état de sa santé et de ses ressources, voulaient lui faire obtenir une Recette générale. «Je n'ai pu m'empêcher de rire, écrivait-il, à la pensée de me voir maniant ces pièces d'or avec lesquelles j'ai été brouillé toute ma vie… J'ai donc gardé ma pauvreté… voulant mourir dans la peau d'un soldat».

M. Thiers le nomma commandant de la 16e division militaire à Ren­nes. Là, il se partagea de nouveau entre ses devoirs de soldat et la piété. Il communiait tous les matins. Sa vue était une prédication pour les fidè­les. On était attendri de le voir, au moment de la communion, s'appro­cher de la Sainte Table et, ne pouvant s'agenouiller, se tenir incliné avec un respect qui faisait envier sa ferveur. Un jour il assistait aux offices du collège des Jésuites. Les voix de ces jeunes gens chantant à l'unisson l'émurent profondément: «Oh! que c'est beau! dit-il au Père du Lac, ce­la me rappelle les zouaves».

Faites en sorte, mes enfants, que votre entrain à la prière comme à l'étude nous rappelle toujours aussi les zouaves.

Au vingt juin 1873, de Sonis était à Paray-le-Monial, avec Charette, les zouaves et d'innombrables pèlerins pour la consécration de la France au Sacré-Cœur. On l'acclama. Cette ovation inopinée blessa son humi­lité. Il en versait des larmes.

Il avait une sollicitude paternelle pour ses officiers. Il voulait qu'ils travaillassent et qu'ils fissent travailler leurs hommes. Il soutenait ceux qui étaient disposés à se montrer religieux, mais il exigeait d'eux qu'ils fussent exemplaires en tout. «Je ne puis tolérer la médiocrité dans un of­ficier chrétien», disait-il.

En 1879, il a dû quitter sa chère Bretagne. Le ministre l'avait nommé à Châteauroux. Il était à une réunion pour le classement des officiers à Tours, quand eut lieu l'exécution des funestes décrets de 1880. En son absence, ses troupes, sur l'ordre du général commandant le 9e corps, participèrent à l'attentat commis contre les religieux Rédemptoristes à Châteauroux. M. de Sonis présenta et maintint sa démission. «Mon honneur de chrétien, écrivit-il au général de Galliffet, me défend de par­ticiper aux actes qui ont été accomplis par mes troupes. Je me suis pre­paré à toutes les conséquences de ma détermination, même à une com­parution devant un conseil de guerre». C'est toujours l'homme d'hon­neur et l'homme de caractère.

C'est au 15 août 1887 qu'il rendit sa belle âme à Dieu, sous la protec­tion de la très sainte Vierge. Il avait dit: «Je veux être enterré comme un pauvre; pas de cérémonial, pas d'épitaphe…; une simple pierre et com­me inscription: «Miles Christi, Soldat du Christ». Ce sont les mots qui marquent sa tombe aujourd'hui au caveau de l'église de Loigny.

Voilà, mes enfants, un des plus beaux modèles du caractère chrétien et une des plus belles leçons de l'histoire. Remercions la main pieuse qui nous en a tracé le tableau émouvant.

V

LES DEFAILLANCES DU CARACTERE

En commençant je vous ai annoncé que je vous signalerais les défail­lances du caractère au temps présent. C'est une enquête qu'il faut faire. Elle sera brève. Quelques témoins suffiront pour attester ce dont tout le monde convient. Nous interrogerons le journalisme, le roman, le pamphlet, l'Académie, les lettres chrétiennes, le soldat.

Je prends un journal, qu'on n'accusera pas de rigidité, le Figaro. Il a dit: «Il y a une telle veulerie, c'est-à-dire un tel abaissement dans les âmes, que les folies les plus odieuses n'étonnent plus (9 mars 1882). - Alphonse Daudet, qui n'est pas un romancier austère, a stigmatisé «les lassitudes, les airs ennuyeux, dégoûtés, ce parler veule qui est devenu le suprême chic du Parisien».

Le pamphlétaire, ou le satirique Drumont a écrit: «Personne ne con­teste la dégénérescence de cette race qui eut jadis une si débordante vita­lité. L'homme du passé avait de nobles motifs pour vivre. La vie avait le ciel comme finalité, et comme but terrestre des traditions de famille à suivre, de beaux exemples à imiter, un héritage d'honneur à garder. L'homme d'aujourd'hui a seulement quelques prétextes plausibles pour ne pas se tuer et accomplir jusqu'au bout sa corvée.

«C'est fini des enthousiasmes ardents et même des généreuses angois­ses d'un cœur déchiré par le doute. Il existe seulement des satisfactions et des embêtements, des chances et des guignons qui dépendent presque tous de circonstances matérielles… Si l'on demandait à beaucoup d'hommes de ce temps pourquoi ils sont sur la terre, ils seraient bien em­barrassés de répondre et finiraient par vous dire: «Pour faire notre servi­ce militaire, pour acquitter nos contributions, et pour payer notre ter­me».

Interrogeons l'Institut. Un membre de l'Académie des sciences mora­les et politiques13) s'exprimait ainsi tout récemment: «La débilité morale est complète. C'est donc un mal moral dont nous souffrons et dont le re­mède ne se peut trouver que dans les mœurs et dans les lois. Si nos mœurs ne s'améliorent pas, nous sommes destinés à nous amoindrir progressivement comme nation, par suite et de la diminution de la quan­tité des hommes et de l'infériorité de leur qualité, car la dépopulation marche de concert avec la dépression des caractères».

Le lettré chrétien que j'interrogerai, ce sera vous, Monseigneur. J'emprunte ce témoignage à votre beau livre sur Le doute et ses victimes dans le siècle présent. «Il y a quelque chose, dites-vous, de plus regrettable encore de nos jours que la pauvreté des esprits, c'est l'abaissement des ca­ractères. C'est l'effet du doute. Là où il pose son doigt, il détend le ressort de l'âme, et les cœurs ne battent plus ou ils battent mollement». Vous appuyez votre témoignage par celui du philosophe Jouffroy: «Personne, dit Jouffroy, n'a plus de caractère dans ce temps-ci, et par une bonne raison, c'est que des deux éléments dont se compose le caractère, une vo­lonté ferme et des principes arrêtés, le second manque et rend le premier inutile».

Vous ajoutez: «On ne voue pas sa vie à des vertus pénibles ou à de grands sacrifices sur la foi d'un peut-être. L'absence de toute conviction est devenue l'absence de toute énergie, de toute virilité».

J'ai promis le témoignage du soldat, je l'emprunte à Sonis: «Que de défaillances, écrivait-il à un ami, quel triste spectacle! quelques jours à peine, peut-être, nous séparent du règne de la démagogie, et l'on s'amu­se, on chasse, on se promène, comme si le bras de Dieu n'était pas armé du fouet de sa justice!… Il y a une telle déviation du sens moral, une si grande ignorance des vérités religieuses! On ne veut pas s'apercevoir que c'est par là, par la base que nous péchons et que notre race, bien dif­férente de ce qu'elle était autrefois, manque absolument des vertus mar­tiales. Nous sommes ruinés par l'amour du bien-être». Il ajoutait toute­fois, comme une note consolante: «Il y a cependant parmi nous un petit noyau de chrétiens qui tend à grossir, et nous commençons à faire nom­bre».

VI

LES MOYENS D’ELEVER LES CARACTERES

Il me reste à vous rappeler les moyens de relever les caractères, et ce sera ma conclusion. Le premier de ces moyens, c'est le secours de Dieu, il faut le demander. Saint Paul disait: «Je puis tout en Celui qui me forti­fie. Je rends grâce au Christ, qui est ma force». Le peuple d'Israël disait à Judith: «C'est la main de Dieu qui t'a fortifiée». Daniel disait: «Sei­gneur, c'est de vous que je tiens ma force». Judas Maccabee disait aux siens: «Que Dieu vous donne du cœur et du caractère pour accomplir sa volonté».

Le second moyen, c'est notre concours à la grâce divine. Dieu disait à Josué: «Sois fort et vaillant». David disait à Salomon: «Prends courage et sois un homme». Saint Paul disait aux Corinthiens et à Timothée: «Soyez forts, concourez virilement à la grâce de Dieu».

Le soldat Sonis disait: «Nous autres, chrétiens et soldats, nous devons être deux fois des hommes de devoir. Sonis indiquait la vraie source de la force: «Abreuvez-vous, disait-il, du sang de Jésus-Christ. Croyez qu'en dehors de la Sainte Eucharistie il n'y a que des alternatives de courage et de faiblesse; mais que la vraie force, la force indomptable est le partage des chrétiens, chez qui Jésus-Christ est en permanence».

Le général Schmitz avait dit un jour: «J'ai vu le général de Sonis; c'est l'honneur». A ses funérailles, le général Lhotte, délégué du ministre de la guerre, prononça ces paroles: «La vie du général de Sonis fut le modèle de toutes les vertus militaires autant que des vertus privées. Le mot de­voir, inscrit à la première page de sa vie, s'y retrouve partout jusqu'au dernier feuillet. Comme Bayard, il fut sans peur et sans reproche».

Le moyen de relever nos caractères, c'est de contempler souvent de pareils modèles.

Vous n'avez pas voulu, vous n'avez pas pu, Monseigneur, faire ce discours. Vos grandes et saintes occupations ne vous en laissaient pas le loisir. Je vous l'ai fait faire en grande partie. Vous me le pardonnerez, c'est mon innocente vengeance. S'il soulève quelques applaudissements, c'est à vous, et à ce noble héros dont vous avez si bien tracé la vie, qu'ils s'adressent.

Quant à vous, mes enfants, gardez de ce discours une leçon qui ne s'efface plus. Soyez de vrais chrétiens, des hommes de caractère. Nous ne demandons qu'une récompense des soins que nous vous prodiguons, c'est qu'après votre vie, on puisse écrire sur votre tombe l'épitaphe du héros de Patay, du soldat du Sacré-Cœur: «Miles Christi, Soldat du Christ!».

1)
Mgr Baunard, Recteur des Facultés catholiques de Lille. Mgr Mathieu, vicaire-général, curé-archiprètre de Saint-Quentin.
2)
Ep. 59. (Voir aussi Ep 31, 86, 87, 88, 104, 115).
3)
In prœmio.
4)
L. I, CH. III.
5)
Ibidem.
6)
Prov. XXVI, 14.
7)
IBID, XXVII, 27.
8)
Ecclesias. IX, 15.
9)
De Ordine. – De Doctrina Christiana; – De catechisandis rudibus.
10)
L’Art d’être grand’père.
11)
MGR BAUNARD.
12)
Le général de Sonis, par Mgr Baunard, librairie Poussielgue, rue Cassette, 15, Paris.
13)
M. COURCELLE-SENEUIL.