Manuscrits sur la question sociale
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AD 35.04: B 6/1

3 feuilles doubles, dans une feuille double - 9 p.

A la page de garde, de la main de L. Dehon. «L'Enseignement».

Ajouté, au crayon, de sa main. «à compléter» (texte intégral).

A. M. D. G. Rome, avril 1871 J. M. J.

L'enseignement et l'etat
Notes a developper

L'enseignement et l'Etat, deux grandes choses dans le plan de la Pro­vidence divine; deux grandes choses dans l'ordre naturel, deux choses plus grandes encore dans le christianisme.

D'un côté la formation de l'homme et spécialement de son intelligen­ce, de l'autre la direction de la société.

Dans l'ordre naturel:

- D'un côté la culture des âmes que l'on prend à leur éclosion pour les conduire jusqu'à l'épanouissement des fleurs de la science naturelle et jusqu'à la moisson des fruits des vertus naturelles, fleurs et fruits qui peuvent jusqu'à un certain point embaumer et nourrir le monde entier, comme le génie d'Aristote et de Platon (p. 1,2) et les vertus de Socrate et de Sénèque;

- de l'autre, la direction des forces sociales, la réunion des intelligen­ces et des volontés pour les faire conspirer à l'érection de l'édifice social qui peut devenir un édifice majestueux dont le souvenir et les restes mê­mes étonneront tous les siècles, comme le règne de Périclès ou l'empire d'Auguste.

Dans l'ordre surnaturel:

- D'un côté, la préparation des âmes que le Saint-Esprit lui-même daigne illuminer, la coopération à la formation divine des âmes, l'expli­cation faite aux âmes de la préface du grand livre qui leur sera ouvert à leur entrée au ciel, l'affranchissement des âmes et leur adoption divine au nom du Christ, « jam non dicam vos servos: quia servus nescit quid faciat dominus ejus. Vos auteur dixi amicos: quia omnia quaecumque audivi a Patre meo, nota feci vobis»; Joan XV, en un mot, la partie prin­cipale de la préparation du ciel, et de la construction de la merveilleuse cité de Dieu…

(p. 1,3) - De l'autre côté, c'est-à-dire dans l'Etat chrétien: l'organi­sation et le développement des forces sociales, sans nul doute pour la plus grande gloire de Dieu, qui est la fin de toutes choses, et, dans les li­mites des lois de Dieu et de son Eglise, ou même si la société le veut et si Dieu lui en donne la grâce, dans les limites plus étroites des conseils de perfection. Et pour que ces mots «limites étroites» n'effrayent pas les sociétés je l'explique: l'Eglise est la montagne sainte. Sa base est large et facile et domine sur la plaine du monde; son sommet est étroit et ardu, mais il s'élève jusqu'au ciel et laisse bien loin la terre. Il en est de même de la perfection chrétienne. Les sociétés comme les individus peuvent suivre la voie plus facile et moins élevée des préceptes, ou bien la voie plus sublime et plus céleste des conseils, en ne donnant pas seulement à l'Eglise ce qu'elle a le droit d'exiger, mais en se mettant sous la direction plus entière et plus immédiate.

(p. 1, 4) - Eh bien! ces deux grandes choses, l'enseignement et l'Etat, sont-elles indépendantes de Dieu et de son Eglise? sont-elles indépen­dantes entre elles? Quels peuvent être et quels doivent être leurs rap­ports? Telles sont les questions qu'il importe à notre but d'étudier et de résoudre.

I

La première question est fondamentale, mais elle n'a pas besoin d'être longuement traitée. Il est clair que Dieu est le maître de toutes choses et que rien n'échappe à son empire. Ce que David dit plus spécia­lement de sa présence et de sa science peut se dire également de sa domi­nation: «Quo ibo a Spiritu tuo? et quo a facie tua fugiam? Si ascendero in cœlum, tu illic es: si descendero in infernum, ades. Si sumpsero pen­nas meas diluculo, et habitavero in extremis maris. Etenim illuc manus mea deducet me, et tenebit me dextera tua». Ps. 138. Si donc je considè­re l'enseignement, vous êtes là, mon (p. 2,1) Dieu, avec votre loi, «tu il­lic es»; et si je regarde l'Etat, «ades», vous êtes encore là. Que l'ensei­gnement et l'Etat ne s'enorgueillisent pas de leur grandeur. Ils sont sou­mis à Dieu devant qui rien n'est grand.

Or, Dieu a tout donné à son Christ. «Data est mihi omnis potestas in cœlo et in terra» (Mt 28). «Sacramentum voluntatis suae… instaurare omnia in Christo, quae in cœlis, et quae in terra surit, in ipso» (Eph). «Deus exaltavit illum, et donavit illi nomen, quod est super omne no­men: ut in nomme Jesu omne genu flectatur cœlestium, terrestrium et infernorum» (Phil). Comme tout dépend essentiellement de Dieu, par le don de Dieu tout dépend du Christ: «omnia vestra surit, vos autem Chri­sti, Christus autem Dei» (1 Cor). Comme rien n'échappe à l'empire de Dieu, rien n'est en dehors de l'empire du Christ. Il est le roi des siècles, «rex saeculorum» (Ap) et le maître des maîtres, «princeps regum (p. 2,2) terrae» (Ap), «rex regum et dominus dominantium» (Ap).

Mais quant au gouvernement de la terre, le Christ a laissé toute sa puissance à son Eglise. «Sicut misit me Pater, et ego mitto vos» (Jn 20). «Qui vos audit, me audit, qui vos spernit, me spernit» (Lc 10). «Si autem Ecclesiam non audierit, sit tibi sicut ethnicus et publicanus. Amen dico vobis, quaecumque alligaveritis super terrain, erunt ligata et in cœlo: et quaecumque solveritis super terrain, erunt soluta et in cœlo» (Mt).

- «Amen dico vobis», je vous l'affirme, «quaecumque», toutes cho­ses, eussent elles la grandeur et l'importance de l'enseignement et de l'Etat.

Nul doute donc que l'enseignement et l'Etat sont soumis à l'Eglise et que l'Eglise peut rejeter de son sein et considérer comme un païen ou un publicain l'Etat ou le roi comme les maîtres qui méprisent ses lois. En cela tous les catholiques sont d'accord.

(p. 2,3) - (Que si l'on discute ensuite pour savoir si l'Eglise peut non seulement priver un tel roi de son titre de chrétien, mais même de son ti­tre de roi et cela par voix directe ou indirecte, cette question n'importe pas à notre but. Il nous suffit d'avoir établi que). L'Eglise a plein pou­voir pour tout soumettre sur la terre à l'ordre surnaturel, «omnia in­staurare in Christo», et (que) rien ne peut se soustraire à ses lois sans tomber dans la réprobation, «qui vos spernit, me spernit». (Les mots en­tre parenthèses ont été rayés).

Il importe cependant de déterminer clairement la forme de ce pouvoir et le mode de son exercice et quant à l'Etat et quant à l'enseignement.

Quant à l'Etat, il est bien clair que ce n'est pas un pouvoir d'admini­stration directe. Notre Seigneur n'a pas établi son Eglise pour supplan­ter toutes les royautés et tous les gouvernements. Dieu avait donné (p. 2,4) une législation politique au peuple juif,mais seulement pour ce peuple et pour un temps. «Lex divina politica Veteris Testamenti jam cessavit, comme dit Bellarmin, solum enim conveniebat uni illi populo judaeorum et in illo statu». De Eccl. Notre Seigneur n'a pas établi direc­tement de loi politique. «Non sufficit lex evangelica, quia illa tractat so­lum de rebus divinis et cœlestibus, ut notum est». Les chrétiens ont donc la liberté de ses donner tel régime et telle loi politique qu'ils voudront, mais seulement sous la surveillance et le jugement de l'Eglise qui a mis­sion de connaître de la valeur morale de tout acte et de punir et réprimer soit au for intérieur soit au for extérieur suivant les circonstances toute immoralité, qu'elle soit d'un homme privé, d'un roi (p. 3, 1), d'une loi ou d'une nation. Il faut avoir l'aveuglement des Régalistes pour croire que les crimes des nations et des rois ne sont plus des crimes, que la justi­ce publique ou sociale n'est plus la justice et que le «quaecumque ligave­ritis» ne s'étend pas à tous les coupables.

Quant à l'enseignement, le pouvoir de l'Eglise est beaucoup plus di­rect. S'il ne lui a pas été dit «regite omnes gentes», il lui a été dit «doce­te omnes gentes». Cette partie de la première question rentre aussi plus directement dans notre but. L'Etat est donc indépendant de l'Eglise ju­squ'à un certain point, dans ce qui est purement temporel, tant qu'il ne viole pas les lois de Dieu et de la justice. Mais l'enseignement?

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