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XI Cahier

=====Notes sur l’histoire de ma vie

VIe période: Vicariat de St Quentin 1871-1877 (suite)

1874 – Troisième année de vicariat (suite)

Ma retraite n'a pas souffert des réunions concomitantes de l'Ora­toire diocésain, qui n'avaient pour but que notre sanctification per­sonnelle.

Nous passâmes à Laon quatre bonnes journées, du 27 au 31 juil­let, sous les auspices de St Ignace. Nous avions pour guide un saint religieux, le P.Dorr, Recteur du troisième an.

Je lui fis part de mes attraits, de mes désirs de vocation religieuse. Il fallait attendre l'heure de la Providence et en attendant se pré­parer par l'observation hier_ ferme de mon / règlement, la prati­que 2 de l'oraison, la lecture spirituelle, la pureté de conscience. Une lettre du R.P.Dorr, que je reçus plus tard, rappelait mes im­pressions de la retraite. «Je suis heureux, disait-il, du bon souvenir que vous-gardez de votre retraite à St Vincent et du désir de goûter encore bientôt ce calme si salutaire, si fortifiant. Toujours vous se­rez accueilli avec empressement, quand vos occupations vous per­mettront de venir chercher le repos sur notre sainte montagne. Et vraiment vous devez sentir le besoin de venir vous retremper assez souvent dans la solitude pour conserver bien ferme votre résolu­tion. Jusqu'ici la Providence n'a pas encore semblé vouloir écarter les obstacles. Mais lui est-il difficile d'aplanir en un moment le che­min qui vous conduira au but tant désiré? Conservez une confian­ce sans borne et ne cessez pas d'importuner la divine miséricorde.

La vocation est une grâce si supérieure, qu'elle mérite bien d'être désirée longtemps, demandée avec persévérance, payée par bien des sacrifices. C'est à l'ombre de N.-D.-de-Liesse que je vous écris. 3 Que cette bonne mère daigne vous obtenir une fidélité / constante à votre grande résolution et à toutes les résolutions de détails qui doivent assurer la première…»

Nous avions fait une bonne besogne pour l'organisation de l'Ora­toire diocésain. Nous avions tenu huit réunions, élu notre bureau et constitué notre règlement. On me faisait secrétaire de l'Association. Il me semble que cette Œuvre a fait du bien, puisse-t-elle peser un peu en ma faveur dans la balance de mon jugement, dont l'attente m'effraie et m'épouvante !

En 1874 se place une campagne ardente de M.Hautcœur pour m'entraîner à collaborer avec lui à la fondation de l'Université de Lille. Il avait connu les attraits que j'avais eus pendant plusieurs années pour travailler au relèvement des études. Je l'avais vu à Douai en 1872, il m'avait écrit à cette époque là:

«En acceptant une position dans le saint ministère, vous n'avez sans doute pas renoncé à vos projets d'autrefois. Pourquoi n'utilise­riez-vous pas vos loisirs (ils étaient déjà bien courts) en publiant quelques articles dans la Revue des sciences ecclésiastiques? /Je crois que notre œuvre est actuellement le seul moyen de 4 préparer la renaissance des études sacrées … Mon rêve eût été la réalisation d'un projet autrefois conçu par le cardinal Gousset. Il voulait former un Collegium theologicum de 5 ou 6 membres, spécialement charge de la rédaction de la Revue des sciences ecclésiastiques, à laquelle natu­rellement seraient venus se joindre d'autres travaux. Qui sait si de là ne serait pas sortie une école théologique ? Mais pour le moment ce projet ne semble pas très réalisable, et je crains bien que les au­tres dont on a parlé ne se réalisent pas davantage… Ce que nous pouvons faire, c'est de grouper nos forces, c'est de militer dans la presse, en attendant qu'une autre action soit possible. J'ai la con­fiance que vous accepterez mes offres. Vous avez tout ce qu'il faut pour faire du bien dans cette carrière et il faut absolument vous y lancer. Et puis vous n'êtes pas de ces timides qui croient devoir mé­nager le chou gallican…»

En 1874, l'Université de Lille se fonde et M.Hautcœur devient très pressant. Il m'écrit le 6 août:

«Vous êtes certainement au courant de / ce qui s'est fait pour 5 l'Université catholique, dont la fondation est projetée à Lille. Je me suis dit depuis longtemps que votre place était marquée dans cette grande institution: Il est probable, presque certain que quelques cours de droit, de sciences et de lettres, de philosophie, vont s'ou­vrir dès la rentrée prochaine avec une autorisation ministérielle … Un cours de droit naturel et des gens, 4 ou 5 leçons d'une heure par semaine, en français, vous conviendrait-il ? Pourriez-vous au besoin ou préféreriez vous enseigner la philosophie en français pour les futurs étudiants de droit, de médeci­ne, etc. ou encore en latin pour les futurs étudiants en théologie, car nous espérons que l'on établira ces deux cours.- Si vous préfé­riez une branche d'enseignement autre que celles indiquées ci-des­sus, veuillez me dire de quel côté se porteraient vos préférences…» J'écrivis à Rome pour consulter le P. Freyd. Le 23 août, M.Hautcœur revient à la charge:

6 «Ne recevant pas de vous la réponse définitive que vous m'aviez annoncée, je / me permets d'insister. Evidemment cette réponse ne peut être que favorable. Les œuvres que vous avez établies sont de celles qui peuvent être continuées par tout prêtre zélé. Il y en a d'ailleurs sur lesquelles vous pouvez avoir encore l'oeil, même en vous trouvant à Lille. Au contraire, l'œuvre qui vous réclame ici de­mande une aptitude toute spéciale et des qualités que bien peu de prêtres réunissent. Je n'ai pas besoin d'insister auprès de vous pour vous faire comprendre son importance exceptionnelle et les im­menses résultats qu'elle peut produire si elle est bien dirigée. Etablissez une comparaison entre ce que vous pouvez faire à St Quentin, où d'autres prêtres d'ailleurs vous remplaceraient faci­lement, et le bien que vous pouvez réaliser à Lille, où, croyez-le bien, les ouvriers que l'on puisse employer en toute confiance n'abonderont pas, surtout au début. Evidemment vous ne pouvez pas hésiter. Il y a ici une mission de dévouement qui s'impose à vous, une voie toute providentielle qui vous est ouverte et que vous êtes obligé de suivre. Ainsi, mon cher confrère, vous allez me permettre du compter 7 sur votre dévouement et de vous coucher / sur ma liste. Au début, dans notre organisation encore rudimentaire, il n'y aura probablement que deux ou trois prêtres parmi les professeurs. Ils auront une influence considérable sur l'esprit de l'institution naissante: aussi faut-il avant tout des hommes sûrs et attachés par le fond de leurs entrailles à l'Eglise romaine. Notre œuvre se présente avec les meilleures apparences. Elle aura ses épreuves et ses difficultés, sans aucun doute, mais elle aura pour triompher, j'en suis sûr, la bénédiction de Dieu, qui déjà s'est manifestée d'une manière visible dans ce qui s'est fait. Nous avons avec nous un groupe de laïques d'un zèle véritablement admirable.

Je vous laisse à méditer ces choses devant Dieu, cher confrère.. J'attends avec sécurité votre réponse. Mardi, nous avons à Lille une réunion de notre comité d'organisation, si vous désirez voir et entendre, venez avec moi…»

- On ne pouvait pas être plus pressant, et c'était bien tentant. Je répondis évasivement, j'attendais les conseils du P.Freyd, mon directeur.

- Le 29 août, nouvelles instances de M.Hautcœur:

«Votre dernière lettre me donne tout espoir que vous vous déciderez en faveur d'une œuvre aussi importante que l'est celle de l'Université catholique. Je vous attends, conformément à / votre promesse. Nous 8 pourrions faire mercredi ce que je vous proposais pour mardi dernier: aller ensemble à Lille et assister à la séance du comité»

Le 6 septembre, nouvelle lettre: «Je pars pour la retraite. Jusqu'à vendredi matin, je suis au grand séminaire de Cambrai. C'est là que je vous prie de m'écrire dans l'intervalle. J'espère avoir une répon­se (favorable, bien entendu) pour samedi matin au plus tard. Il y a ce jour la réunion du comité pour dresser la liste du personnel déjà bien en retard. Après avoir bien prié, bien réfléchi, il est impossible que vous nous fassiez défaut…»

J'ai en effet bien prié et bien réfléchi. J'inclinais fort à céder. Ce furent, des jours d'angoisses. J'évitai de faire le voyage pour ne pas m'engager. La décision du P.Freyd arriva, il m'avait écrit le 25 août:

«Mon très cher, l'abbé Bernard Charles vous a écrit un mot hier soir in nomine meo. Vous ne l'aurez pas reçu puisqu'il est allé à St Quentin (j'étais au congrès de Lyon). Je réponds à votre dernière pour vous dire que mon avis est que vous restiez à St-Quentin. Vos œuvres vous y retiennent et d'autres considérations que je vous dirai de vive voix…» /

9 Le P.Freyd ne croyait pas à l'avenir de nos Universités et en par­ticulier de celle de Lille. Il y voyait d'ailleurs une concurrence à son séminaire. Sur ces points là, il se trompait, mais il était mon direc­teur, j'obéissais. Pour moi personnellement, il pensait que je devais rester dans le ministère et arriver à des fonctions élevées, ou bien entrer en religion, de préférence dans son institut. Il ajoutait que dans ce cas je serais probablement désigné par les supérieurs pour lui succéder à Rome. Je n'examinai rien et me laissai conduire. Je répondis à Lille négativement.

M.Hautcœur m'écrivit le 13 septembre:

«Désolé de votre détermination, je comprends que je ne puis plus faire de nouvelles instances. D'autres, je le sais, n'y renoncent pas. Puissent-ils être plus heureux que moi! Si votre décision demeure pour cette année absolument irrévocable, j'espère qu'au moins nous vous aurons l'année prochaine … Priez au moins pour celui que vous avez la cruauté d'abandonner et pour le succès de l'œuvre si difficile qu'il est obligé d'entreprendre seul. Oui, absolu­ment / 10 seul, car je vous ai démontré que je ne puis compter sur aucun aide. A la grâce de Dieu…»

Mgr Monnier joignit ses instances à celles de M.Hautcœur. Messieurs Féron Vrau et Destombes vinrent me voir et me presser, e gardai ma résolution. On devait renouveler les mêmes proposi­tions en 1875.

L'évêché se montrait bienveillant pour toutes mes œuvres. C'était toujours M.Fabbé Dours qui m'écrivait au nom de son frère.

Le 30 mars, il m'écrivait: «Mgr autorise très volontiers la célébra­tion des offices de la Semaine Sainte dans la chapelle des Franciscaines.

- Soyez assez bon pour inscrire Sa Grandeur en tête de votre liste des fondateurs de l'excellente Œuvre que vous dirigez (Patronage).- Je m'occupe de l'Oratoire diocésain et sous peu une décision à cet égard.»

Le 7 août: «Mgr souscrit volontiers à la formation à St-Quentin du Bureau diocésain des œuvres ouvrières, et il en accepte la présiden­ce d'honneur, comme il accepte les noms que vous lui proposez.- Si cela vous était agréable et que vous eussiez le loisir de vous absen­ter, Mgr vous-/ désignerait pour représenter le diocèse à la 11 réu­nion de Lyon (congrès de l'Union des œuvres)…»

A la fin de l'année, je préparais le congrès de Liesse et j'organi­sais l'enquête diocésaine sur l'état des œuvres et des paroisses. M.Dours m'écrivait le 2 nov.:

«Je vais faire imprimer le questionnaire. Envoyez-moi donc au plus tôt la petite circulaire que Mgr signera volontiers. Nous nous occuperons ensuite des autres points indiqués dans votre lettre.»

Au mois de décembre, j'essayai d'obtenir de l'évêché un auxiliai­re pour la direction du Patronage. M.Dours m'écrivait: «Je com­prends et tous vos désirs et tous vos besoins. Que ne puis-je vous ve­nir en aide !…»Puis il me proposait des prêtres qui pour des motifs de santé ou de famille avaient accepté des préceptorats à Paris: M.Fleuret, M.Mailfert, M.Ferdinand…

Je continuais à correspondre avec le P.Freyd pour les points les plus graves concernant ma direction.

Le 3 juin, il m'écrivait: «Mon cher ami, Cette fois je vous ai lu avec un plaisir qui a dilaté mon âme. Je vois avec la plus vive / sati­sfaction les œuvres nombreuses qui doivent leur existence à 12 vo­tre initiative et activité. Concluez de ce bien réalisé jusqu'ici que vous êtes vraiment à votre place en attendant que la bonne Providence vous prenne par la main et vous conduise où elle sait, mais où je ne sais pas encore plus que vous. Et il ne vous importe point de savoir ce que l'avenir vous réserve. Demeurez entre les mains du Seigneur le docile et fidèle instrument de ses œuvres et de son adorable volonté. Et sufficit. Je suis ravi du petit billet que vous m'avez communiqué (concernant l'Oratoire diocésain). Votre nombre, je trouve, quoique petit, est pourtant considérable, car en­fin votre rayon ne s'étend pas bien au loin, et puis tout le monde ne mord pas à la pièce. Vous parlez d'un centre à trouver, ne vous en inquiétez pas. Omnia tempus habent. L'essentiel me semble-t-il est que vous formiez d'abord la circonférence. Vous avez déjà un chef, plus tard il se formera quelque chose qui vous donnera un lieu de retraite où vous pourrez les uns et les autres vous retirer de temps en temps et vous retremper. Mais soyez prudent et ne livrez pas facilement pareil 13 centre entre des mains religieuses / qui s'en occu­peraient peut-être pour y pêcher des poissons qui leur convien­draient à eux-mêmes. Il faudrait que quelque chose de diocésain pût se former à cet effet. Mais ne pressez rien.

Vous désirez des nouvelles de Rome, je n'en ai pas de bien dignes d'intérêt. Le Saint-Père souffre un peu de rhume, mais n'est pas malade autrement. Les maîtres de Rome font leur œuvre à merveil­le. Plus de 90 couvents sont maintenant vidés et les corbeaux s'y ni­chent sans toutefois oser espérer y faire longue demeure. Tutto va al fondo. A Santa Chiara, nous allons très bien, grâce à Dieu. Le pusillus grex de 19 marche avec grande régularité et travaille bien. Jusqu'ici les collèges ne sont point menacés, mais qui sait si le démon ne nous tracassera pas bientôt. A la garde de Dieu. Nous avons en ce! moment d'anciens élèves avec nous: Mgr de Méneval, l'abbé Echapetoy, secrétaire du diocèse de Laval et Benjamin Paquet, le doyen de la faculté de théologie de Québec. On est heureux de se revoir. Quand vous reverrai-je, mon cher fils Léon? Vous savez qu'il y a de ces enfants auxquels les pauvres papas sont plus affectueuse­ment attachés et il leur tarde de revoir ces enfants de prédilection.

Je voudrais bien vous obtenir sinon un corps saint (c'est difficile), 13bis du moins une relique insigne (pour la chapelle du Patronage). Nous verrons et profiterons de la première bonne oc­casion. A Dieu, mon très cher, que l'amour de Notre-Seigneur et la grâce du St Esprit soient avec vous et en vous !…»

Le 25 août, il me donnait la décision que j'ai rapportée quelques pages plus haut, pour l'université de Lille.

Le 6 octobre: «Mon cher et bon ami, Hier soir en arrivant j'ai trouvé votre lettre et je suis très heureux de son contenu. Je suis plus que jamais persuadé que Notre-Seigneur guidera vos pas et vous mènera là où vous avez à le servir et à le glorifier. Si vous saviez combien il est bon de ne jamais rien précipiter et combien il faut nous défier même des bons désirs que nous pouvons avoir parfois!! Je viens de voir MM. de Bretenières et Poiblanc. Vous connaissez leurs aspirations. Ils avaient de la peine à attendre; néanmoins ils ont obtempéré à mes constantes recommandations et ont patienté et voilà que le jour même de mon arrivée à Dijon, l'évêque fait mander l'abbé de Br. et lui demande maintenant s'il est disposé à fonder une œuvre diocésaine! Omnia tempus habent. Le moment est donc arrivé pour ces deux amis de s'occuper sérieusement de leur œuvre… Cet / événement peut vous consoler et vous instruire. Continuez donc, 14 mon cher fils, dans la carrière où vous êtes engagé. Je n'aurais vraiment pas pu me faire à votre entrée à Lille. Cela me répugne pour vous, plus que Nîmes. Et je pen­se que vos œuvres de St Quentin, qui sans vous ne se feraient pas et ne se soutiendraient pas, sont pour le moins aussi importantes que l'œuvre de M.Hautcœur (!!). Je suis stupéfait que ce bon abbé ne se rappelle plus que l'ancienne Université de Douai a été un foyer de jansénistes des plus enragés. Il va de l'avant en aveugle et ne sait pas prévoir que sa grande faculté de théologie (principale affaire pour lui) est une chose des plus dangereuses sinon pour le mo­ment, du moins et certainement par la suite et pour un avenir plus prochain qu'on ne pense (!!). Plus je vais, plus je vois et entends, et plus cette conviction augmente chez moi. Je ne suis pas quand mê­me contre les Universités, mais contre toutes les facultés de théolo­gie qui ne seront pas organisées de manière à assurer un enseigne­ment vraiment romain et vous savez ce que je pense à cet égard. Je m'arrête, mais je vous redis ma joie 15 et ma satisfaction de vous savoir / docile à mes recommandations et pour le moment fidèle­ment attaché à la besogne que Dieu lui-même vous a donnée ou qu'il vous a inspiré de faire à St-Quentin. Cette pauvre ville avait bien besoin de vous. Dieu bénira votre travail et les pauvres jeunes gens vous en remercieront dans le temps et dans l'éternité…»

J'ai donc obéi en aveugle à mon directeur en cette circonstance, comme je l'avais fait en 1871 pour la question de l'Assomption. Le P.Freyd se trompait sur l'importance des Œuvres dont il m'éloi­gnait, l'Assomption de Nîmes et l'Université de Lille. Peu importe, j'ai obéi et c'est toujours le plus sûr.

Il allait ensuite, dans ses deux dernières lettres, au mois de dé­cembre, me proposer une autre vocation, celle d'entrer dans sa con­grégation. J'y ai bien eu quelque attrait. Mais les mêmes œuvres me retenaient encore à St-Quentin.

Et trois mois plus tard, le 6 mars, le P.Freyd mourait et me laissant sans directeur.

Voici ses deux dernières lettres:

2 décembre: «Mon cher ami, votre seconde lettre ne doit pas attendre autant que la première. Je veux tout bonnement m'exécuter et vous répondre sans retard, d'autant plus que la marche de la maison 16 étant bien enrayée, je trouve un / peu plus de loisir. Sachez cependant, mon cher fils, que répondant ou ne répondant pas, je vous suis toujours vieux père dévoué et affectionné.

- Il y a une dizaine de jours, ayant à écrire à M.Brieugne, qui est maintenant professeur au collège de Belzunce (Marseille), mais qui ne s'y plaît pas et du reste n'est pas encore attaché au diocèse de Marseille, je lui ai dit de se mettre en correspondance avec vous, que vous auriez peut-être à lui faire une proposition pour une œuvre que vous avez fondée. Comme vous ne me parlez pas de lui dans votre lettre, j'en conclus qu'il ne vous a pas encore écrit. Je vous avertis de cela pour que vous puissiez le cas échéant lui faire quelque avance.

J'ai un autre prêtre ici que vous connaissez, je crois, et qui ne de­mande pas mieux que de s'attacher à quelque diocèse (il est libre, son évêque lui ayant donné son Exeat quand il demanda à venir à Rome se perfectionner dans les études). C'est M. l'abbé Redoy, qui était pendant une année votre condisciple. Voulez-vous lui écrire une lettre et lui faire vos propositions? Je me chargerai de lui faire votre commission. Je conçois votre peine de vous voir absorbé par le saint ministère et de ne plus pouvoir étudier; / pour ma 17 part, je ne regrette en rien que vous ne vous soyez pas rendu aux instan­ces de M.Hautcœur. Un peu de patience, mon très cher, et le bon Dieu vous indiquera ce que vous aurez à faire. Tempus meum, dit-il, nondum advenit, tempus vestrum semper prope est. Du reste, si vous êtes si pressé et si vous désirez vraiment la vie religieuse, venez ici. Le P.Daum aurait bien besoin de vous, car il est seul pour les répéti­tions. Vous trouveriez facilement à utiliser votre temps et vos con­naissances; vous dirigeriez les autres et vous auriez des loisirs et de magnifiques occasions de vous instruire davantage tous les jours. Vous iriez ensuite faire chez nous une bonne année de noviciat, après lequel votre poste serait naturellement à Rome, au Séminaire français. De mon autorité privée, je vous nomme mon successeur et vous savez par vous-même qu'ici il y a vraiment du bien à faire. Voilà, mon cher Léon, une proposition céleste. Et pourquoi, me di­rez-vous, ne me l'avez-vous pas faite autrefois? Je n'y pensais pas trop, mais aujourd'hui que j'y pense, je vous la fais. Ça vous va-t-il? Et pourquoi pas? puisque vous trouveriez ainsi deux choses que vous désirez tant: une règle religieuse et la facilité d'employer utilement les connaissances spéciales que vous 18 avez acquises. / Ces deux choses vous avaient bien poussé vers l'Assomption et certaine­ment vous les trouveriez plus sérieusement dans notre petite con­grégation. Je vois tous les jours mieux le bien immense que peut fai­re le Séminaire français et le besoin réel qu'a la France de cette maison. Tous les jours aussi (pour ainsi dire) le Souverain Pontife nous montre plus d'affection et désire que notre pays vienne cher­cher ici la doctrine saine et l'amour du St Siège. Il ne veut plus mê­me accorder aux évêques français la faculté de conférer des gra­des … Il n'accorderait dorénavant que si les évêques de France lui proposent collectivement quelque projet offrant de véritables ga­ranties.

A Dieu, demain je conduirai au Vatican nos 36 élevés, qui vont tous très bien.»

La dernière lettre de ce bon Père me vint le 19 décembre (6e anniv.de mon sacerdoce). Il m'écrivait: «Avant de vous répondre, j'ai voulu prier. Des choses aussi graves que celle qui nous occupe ne sauraient se traiter qu'avec le ciel. Donc après avoir bien prié et ré­fléchi, je crois que le parti par moi proposé est celui qui pour 19 vous est dans la volonté de Dieu. Je vous / avoue que pendant quel­que temps j'avais nourri l'idée qu'un jour vous feriez un bon évê­que. C'est là la raison pour laquelle Nevers me souriait tant, puisque vous pouviez y faire un excellent apprentissage (Mgr de Ladoue me, demandait auprès de lui). Nous avons échoué par une permission spéciale du ciel comme je n'en doute aucunement. Et c'est depuis, que ma sollicitude paternelle pour vous (qui est en constante acti­vité pour mon fils Léon) m'a fait revenir sur ce que j'appellerai ma pensée-mère à votre sujet, pensée qui m'a souvent occupé durant votre séminaire, mais que par prudence, par défiance de moi-mê­me, par crainte de me poser comme juge dans ma propre cause, je n'ai jamais voulu vous communiquer. Cette pensée était alors que votre place me semblait marquée au Séminaire français et que Dieu vous y voudra. Vos études, vos aptitudes, votre goût même me di­saient que cela était ainsi. Le seule crainte de vous enlever peut-être, au futur gouvernement d'un diocèse m'arrêtait, et, malgré la vie très pénible qu'offre l'épiscopat (quand il est bien pris), malgré l'espèce d'isolement dans lequel je vous y voyais d'avance, je n'au­rais pas voulu alors vous détourner du / chemin qui selon les appa­rences aurait 20 pu vous conduire là. Aujourd'hui, mon jugement est autre et je crois sincèrement que le bon Dieu ne vous a arraché ā Nîmes et placé dans le ministère que pour vous faire revenir à Santa Chiara avec une précieuse expérience de la vie de paroisse et de la direction des âmes, expérience impayable pour un directeur de séminaire. Entre Lille et Rome, mon cher fils, il n'y a pas de comparaison; je veux dire entre le bien à faire là ou ici; vous com­prenez cela très bien. Puis, entre votre vie et votre existence dans une université et la vie religieuse que vous aurez ici avec des avanta­ges d'études qui ne sont qu'à Rome, il y a la distance du soleil à la lune. Donc, pour le propre bien de votre âme, pour vos goûts et ap­titudes, pour cette espèce d'aspiration à la vie de missionnaire, pour ce rêve ancien de vie de règle dans une communauté religieu­se, pour l'incertitude même de votre avenir, fût-ce comme premier vicaire, etc. etc., pour toutes ces raisons, je vous dirai: venez hardi­ment. J'ai la conviction morale, pas métaphysique, que vous êtes ap­pelé à agir ici comme enfant du St Cœur de Marie.- Mais qu'en dira-t-on / à La Capelle 21 et à Soissons! On essayera d'y faire oppo­sition, je le veux bien, et après? Si vous étiez allé à Lille, qu'est-ce que Soissons aurait pu dire? Quant à vos parents, ils en souffriront peut-être un peu, mais à Lille ou à Nevers vous ne vous seriez pas trouvé avec eux. Et puis, quand Dieu parle, la nature doit se taire: Je ne serais pas pour votre entrée immédiate au noviciat chez nous. Le chemin le plus doux sera le suivant: Venez ici, dès que vous le pourrez, vers Pâques, par exemple, ou immédiatement après. D'ici là organisez bien votre Patronage. De chez nous, en ce moment, il n'y a rien à espérer, car tout le monde est place. Mais écrivez au R.P.Cartier, que vous avez vu chez nous, à Rome, et qui est le Supérieur général des Missionnaires de l'Imm.Conception, rue de Fougères, 3, à Rennes. Je vous envoie ici un petit mot pour lui. Il pourra sans doute vous donner un Père et un Frère. Vous passeriez l'année avec nous et en octobre prochain vous iriez commencer vo­tre noviciat, qui sera pour vous d'une année parce que vous avez été élevé par nous, sans cela ce serait deux ans. Sans doute le Supérieur ,général ne donnera à 22 aucun novice un certificat de l'envoyer à tel poste voulu, / mais tous les antécédents lui indiqueront naturel­lement que votre place est à Rome.

Voilà, ce me semble, mon cher, votre route tracée, et si,comme je le pense, le bon Dieu vous y fait marcher, vous aurez de quoi le re­mercier, car vous y serez en sûreté et vous y ferez un bien incalcula­ble. Je vous envoie ces lignes sous les auspices de Marie et vous assu­re de ma plus paternelle affection.»

J'acceptai ces conseils et je cherchai à les réaliser, j'avais une en­tière confiance au P Freyd. Mais la divine Providence changea tout. Le P.Freyd mourut d'une manière imprévue deux mois plus tard, le 6 mars 75, à Rome. Le P.Eschbach lui succéda. C'était un change­ment complet, et puis je ne trouvai aucune communauté qui voulut reprendre les œuvres à St Quentin. J'écrivis partout en vain et je re­stai prisonnier.

Le bon chanoine Demiselle avait toujours pour moi un dévoue­ment paternel. Il m'écrivait assez souvent.

Le 3 avril, il m'annonce un secours de l'Œuvre de St-François-de-­Sales pour la chapelle des Franciscaines.

23 Le 25 juin, il arrive de Lille, dont les / fêtes l'ont enthousia­smé: inauguration de N.-D.-de-la-Treille, procession historique, nombreux évêques, 300.000 étrangers, etc.etc. Il me parle de ces fê­tes et il ajoute: «Les œuvres catholiques doivent s'affirmer envers et contre tous, provoquer des pétitions, faire des démonstrations qui donnent un corps à l'esprit religieux, qui vit encore parmi nous. Pas de timidité, de l'audace et toujours de l'audace,dans les limites d'une prudence toute chrétienne.

- Il est fâcheux qu'on ne puisse pas former un Bureau diocésain dans une ville épiscopale, mais mieux vaut le voir siéger à St-­Quentin que d'en être privé. Seulement à l'arrivée d'un autre évêque, il se pourra faire qu'il veuille avoir ici un Bureau … L'attitude de notre Assemblée nationale me donne des nausées. Elle succombera sous une montagne de mépris, et Dieu nous sauvera sans elle et malgré elle, en nous faisant toucher du doigt le crime du catholici­sme libéral, cette lèpre qui gâte tant d'âmes de chrétiens…»

Cette lettre fait bien ressortir l'ardeur du bon chanoine. Elle révè­le aussi un des obstacles à l'action chrétienne dans le diocèse. Soissons est une ville morte, elle ne sait pas agir, mais elle ne voit pas de bon oeil les / initiatives de St-Quentin !!! 24

Le 9 juillet, il m'annonce un secours de l'œuvre de St-François­-de-Sales (400 f). Il ajoute: «J'ai envoyé au Bureau Central un état des œuvres ouvrières diocésaines. En somme, c'est votre Patronage qui est l'œuvre culminante et sur laquelle doivent se concentrer tous les secours.

Le Cercle de Liesse, si confortablement installé, ne peut man­quer de prospérer entre les mains des PP. Jésuites. Cilly marchera avec quelques petits secours.

En dehors de là nous n'avons que quelques réunions dominica­les, qu'on ne peut faire figurer parmi les œuvres proprement di­tes,quoi qu'elles fassent du bien…»

Notre pauvre diocèse avait donc encore peu d'œuvres!

Le 22 juillet: «M.Palant, qui est venu ici prêcher la St-Vincent-de­-Paul, me parle d'un journal qui serait créé à St Quentin et qui de­viendrait l'organe d'idées saines et religieuses. A la bonne heure! Bravo! »

14 août. «Vous avez bien fait de former le Bureau diocésain avant le congrès. Ici, il n'y a rien à faire.» /

25 Le 14 septembre, il fait chorus avec le Comité de Lille pour que j'aille à l'Université catholique. Il m'écrit:

«Je vous envoie copie de la lettre que je reçois aujourd'hui de M. l'abbé Proyart (vic.gén.d'Arras). Il est d'avis que vous devez ac­cepter la chaire qui vous est offerte, avec l'agrément de Mgr, bien entendu. le suppose que ces Messieurs ont fait auprès du Prélat les démarches nécessaires. La combinaison indiquée dans le P.S. de M.Proyart me paraîtrait concilier toutes choses. Un cours par semaine ne vous empêcherait pas de mettre à flot votre belle œuvre ou­vrière, pour la faire passer en temps opportun en d'autres mains. Il' faudrait, cela va sans dire, que vous soyez déchargé de toute beso­gne vicariale. Mgr et M. l'archiprêtre devraient comprendre cela et se prêter par tous les moyens à cette combinaison. Il y a là une ten­tative tellement importante pour l'Eglise, qu'il faut tout sacrifier pour la faire aboutir … Voilà mon humble avis. Dites-moi ce que vous en pensez de votre côté.» /

26 Voici la lettre de M. Proyard à M. Demiselle: «Monsieur et vénéré confrère, le reviens de Lille où j'ai dû me rendre en toute hâte pour y continuer et amener à bonne fin la grande affaire de l'Université, qui, pour le moment, ne peut paraître que sous le titre d'Institut des Hautes Etudes. Mgr de Lydda veut bien en être le Protecteur en attendant qu'il prenne le titre de Recteur. ..M. l'abbé Hautcœur sera directeur des études et occupera une chaire. Plusieurs professeurs sont nommés. Mais pour bien débuter (dimidium facti qui bene habet), il faut absolument que M.Fabbé Dehon fas­se le sacrifice de ses œuvres à St Quentin et vienne en faire à Lille d'une toute autre importance, d'une importance capitale, qui inté­resse au plus haut degré l'Eglise. Pour l'Eglise, on doit tout sacri­fier, même sa vie. Je suis charché de vous prier d'user de toute votre influence sur M.Pabbé Dehon pour le déterminer à accepter la chaire qui lui a été proposée. Le temps presse: on se propose d'ou­vrir les cours le 8 novembre. M.Fabbé / Hautcœur attend à Douai 27 une réponse favorable. Si M. l'abbé Dehon ne pouvait pas pour le moment quitter tout à fait St-Quentin, n'y aurait-il pas possibilité qu'il acceptât la chaire qui lui est offerte et qu'il parut à Lille pour faire son cours au jour de la semaine indique à cet effet.»?

On me désirait donc bien à Lille, et mes attraits m'y portaient as­sez. J'obéis à mon directeur.

Quelques-uns de mes anciens condisciples de Santa Chiara m'écrivaient encore de temps en temps.

Le bon M.de Bellune: «L'excellent M Julien a oublié à Tours son portefeuille et sa calotte. Grâce à Dieu et à St Martin, le portefeuille est retrouvé. Il contenait 90 f. que je vous envoie.. Je sais tout ce que vous faites à St-Quentin, je prie Dieu qu'il bénisse de plus en plus vos œuvres…

L'abbé de Dartein m'écrit aussi. Il espère Henri V et beaucoup de bonnes choses encore. Il enseignait l'histoire au séminaire de Strasbourg, mais, ayant opté pour la France, il a du laisser son cours…

M.Bougouin est toujours très amical. « J'espère, dit-il, que Rome, qui a mis le sceau / de son éternité à tant de choses, l'aura mis 28 aussi à notre bonne amitié du séminaire français. Pauvre Santa Chiara! Quelle épreuve pour lui que ces trois ans passés sans élèves ou à peu près!…Quinze élèves sont tout le contingent actuel… Avez-vous appris la mort du cher M.de Popiel (un de mes bons amis, polonais )? Je sais que son unique pensée était Rome, et que les noms de ses amis, les souvenirs du séminaire français revenaient sans cesse sur ses lèvres dans les derniers mois de sa vie.- Et vous, cher ami, vous avez une activité qui se décuple et ce n'est pas assez dire. Le bon Dieu vous demande beaucoup. J'unis bien volontiers mes Filles du Calvaire aux vôtres de St François pour que leur vie pénitente nous soit, mais à vous surtout qui travaillez davantage, un équilibre et un soutien.. Je ne dis rien de notre université, qui com­mence toujours de naître (la faculté de théologie fondée par Mgr Pie). Ici autour de moi, je vois tant de métamorphoses, j'entends si souvent prôner les insuffisances, inutilités et dangers de cette insti­tution que je m'en bouche les oreilles en disant: les hommes! les hommes! et je crois que je m'en ferai ermite…»

L'abbé Rossi me quêtait pour sa chapelle du collège de Lesneven.

29 L'abbé de La Ferrière m'écrivait de son castel familial à Côethuan par Rohan: «Je vous envoie la photographie de Mgr.Pie, que vous désiriez tant, je la lui ai fait signer mercredi à vo­tre intention. Je vais mieux, grâce à Dieu, et aussi à la satisfaction morale qu'éprouvent mon cœur et mon âme dans ce milieu si bon de Poitiers (Mgr Pie en avait fait son secrétaire). Je sympathise dou­blement avec vous, parce que vous vous occupez d'une œuvre d'ou­vriers. Je vais en ami à celle de l'abbé Fossin. Ce m'est une grande consolation et une bien douce distraction…»

Le P.Gilbert, de Troyes, me parlait beaucoup de son œuvre des Oblats de St-François-de-Sales, peut-être avec quelque arrière-pen­sée de m'y attirer:

« J'ai reçu des lettres de mes anciens compagnons d'études du sé­minaire français et le plaisir que j'ai éprouvé en renouant connais­sance avec ceux que je négligeais depuis longtemps, m'a fait désirer d'avoir des nouvelles de ceux dont j'ai gardé le meilleur et le plus précieux souvenir. Ainsi, c'est le désir de causer un peu avec vous) de vous et de vos œuvres qui me pousse à vous écrire. Je sais que vous êtes directeur d'un cercle à St-Quentin.. Je crois qu'il y a grand profit à se communiquer ce / qu'on entreprend, ce 30 qu'on dési­re faire.. Je vais aujourd'hui vous parler un peu de ce que je fais, de ce que je suis devenu presque à mon insu: ou plutôt je reconnais manifestement que le bon Dieu m'a conduit par la main et m'a procuré ce qui me convenait le mieux. Après avoir aidé cinq années au pensionnat de St Etienne, je rentrai à Troyes … C'est alors que l'aumônier de la Visitation me fit demander et M.Fabbé Brisson, dès notre première entrevue, me communiqua des idées qui me pa­rurent singulières. A moi, qu'il voyait pour la première fois, il me parlait de vie religieuse, etc. etc. Maintenant que cinq années se sont écoulées depuis cette entre w e dont la date est précieuse pour moi - 6 janvier - Je puis vous dire ce qui s'est fait. Avec cinq élèves je commençai un petit pensionnat et je changeai quatre ou cinq fois de domicile en quelques mois, un peu tracassé par l'inspecteur qui nous contestait le droit d'avoir des élèves. Nous avions six élèves quand M. Brisson se décida à acheter une belle propriété aux por­tes de Troyes. Nous en avions une trentaine quand, au lendemain de la guerre et de la Commune, on jetait les fondations d'un collè­ge maintenant terminé et qui peut recevoir de 250 a 300 élèves. Aujourd'hui nous en avons 130. Les professeurs sont venus. Les uns / ont passé, les autres sont restés, et le dimanche, 12 octobre der­nier (1873), nous étions reçus (quatre prêtres, un sous-diacre et un clerc), dans la chapelle de 31 Mgr l'évêque, au noviciat des Oblats de St-François-de-Sales. Aujourd'hui nous sommes douze et bientôt nous serons davantage. Mgr Mermillod est notre fondateur et notre supérieur. Déjà nous avons reçu de Rome un Bref de notre Saint Père.

La règle, entièrement tirée de St François de Sales, qui travaillait à établir des prêtres quand la mort vint le surprendre, a été réunie par les Pères de N. D. d'Einsiedeln, avec qui nous sommes en rela­tions et en union (le Prince Abbé nous à envoyé un de ses religieux comme professeur d'allemand). Nous vivons donc de la vie et des maximes de St François de Sales, c'est vous dire que nous vivons heureux et puis nous appliquons la méthode de direction de notre Saint Fondateur et nos élèves s'en ressentent. L'esprit de ces en­fants et jeunes gens (car les petits cinquièmes que j'avais la première année sont maintenant des philosophes) est bien bon. Ils sont sim­ples et pieux, c'est vous dire qu'ils ont par surcroît la vraie distinc­tion des manières. Enfin, chose bien consolante et dont je remercie le bon Dieu de tout mon cœur, c'est que plusieurs ont la vocation, et quatre ou cinq, avec l'assentiment de leurs parents, 32 doivent s'adjoindre / à nous l'an prochain. Ne voyez-vous pas dans tout ce que je viens de vous dire une marque très visible de la bénédiction spéciale du bon Dieu ? Nous avons eu nos épreuves, qui sont aussi des bénédictions et qui n'ont fait que nous affermir sans nous dé­courager. Déjà plusieurs prêtres de différents diocèses nous ont été adressés par Mgr Mermillod et Mgr de Ségur pour connaître notre règle. Il en est qui n'attendent que l'occasion favorable pour s'unir à notre communauté… Si vous passez par Troyes, venez nous voir…»

Le printemps des œuvres en est toujours le moment le plus sé­duisant. Le bon Père Gilbert ne me disait pas la grande part qu'a prise à cette fondation la Vén. Soeur Marie de Sales Chapuis.

Le P.Poiblanc m'écrivait le 4 août: «Si vous allez au congrès de Lyon, faites-nous le grand plaisir, à l'abbé de Bretenières et à moi de vous arrêter pour nous voir … Quel bonheur de reparler avec vous de Rome, de ce cher séminaire français, des œuvres de jeunes gens et aussi des associations sacerdotales. Il nous serait agréable et aussi très utile de savoir ce que vous faites pour ces deux œuvres si belles.- Depuis longtemps je devais vous écrire à propos de/ votre cher de Popiel. A la dernière lettre que je lui avais écrite, 33 c'est sa soeur qui m'a répondu en m'annonçant sa mort. Elle me donne des détails très édifiants sur sa longue maladie. Il a beaucoup ré­clamé des prières et comme elle ne savait les adresses et qu'elle lui avait souvent entendu parler de vous ainsi que de l'abbé de Bretenières et de l'abbé Dugas, elle me chargeait de le recomman­der à vos prières…»

J'avais écrit à M.Bourgeat de Metz, comme à bien d'autres pour qu'il me trouvât un prêtre pour me remplacer au Patronage. Il me répondit le 20 octobre: «J'ai parlé de votre proposition à M. le Supérieur du Grand Seminaire. Pour le moment, il n'y a pas dans notre diocèse de prêtre disponible. Nous avions à Metz une œuvre ouvrière bien organisée qui était dirigée par deux prêtres de St­-Vincent-de-Paul, de Paris. M.Leprévost est actuellement le supérieur de cette association. L'un de ces prêtres, à la suite de la suppression de l'œuvre par l'administration allemande, est retourné à Paris. Peut-être n'a-t-il pas encore reçu d'autre destination et il pourrait vous convenir…» /

34

J'étais hélas ! beaucoup trop surmené cette année pour étudier beaucoup et c'était un de mes gros ennuis. Les œuvres et la question ouvrière m'absorbaient. Je notais même les allusions que j'y trouvais dans l'Ecriture Sainte.

Sur la mission du Christ, ps.71: Liberabit pauperem a potente, - paupe­rem cui non erat adjutor - Parcet pauperi et inopi - et animas pauperum salvas faciet. - Ex usuris et iniquitate redimet animas eorum - et honorabile nomen eorum coram illo (VV. 12 -­

C'est complet, le Christ ne donne pas seulement la charité aux pauvres, mais aussi la justice, l'estime, l'honneur.

Sur la division du travail et l'organisation des sociétés et des œuvres, les paroles de Jethro à Moise dans l'Exode (c.XVIII) sont éclatantes de sagesse et de bon sens. Quel contraste avec le rêve des anarchistes! Quelle leçon pour les hommes d'œuvres! Stulto labore consumeris et tu et populus iste qui tecum est: ultra vires tuas est negotium, solus illud non poteris sustinere. Sed audi verba mea et consilia, et exit Deus tecum. Esto tu populo in his quae ad Deum pertinent, ut referas quae dicun­tur ad eum; ostendasque populo coeremonias et ritum colendi… Provide autem de omni plebe 35 viros potentes et timentes Deum, in quibus sit veritas et qui oderint avaritiam (pas d'hommes qui sacrifient la justice à Par­gent) et constitue ex eis tribunos, et centuriones, et quinquagenarios et deca­nos, qui judicent (qui jugent et administrent) populum omni tempore: quidquid autem majus fuerit, referant ad te et ipsi minora tantum judicent: leviusque sit tibi, partito in alios onere (W 18-22). Il y a là les règles som­maires de l'administration et de l'organisation sociale.

Comme lecture spirituelle, je lisais le P.Faber. Je notais ses ré­flexions sur le surmenage: «Je n'ai pas le temps! Etre très occupé est un des malheurs les plus fréquents dans le monde moderne…, La multitude des occupations est la cause de la ruine des âmes.» Le P.Faber avait sous les yeux des gens affaires et il touchait du doigt cette incurable misère morale qui fait qu'on ne se recueille plus, qu'on ne prie plus, qu'on ne compare plus, qu'on ne discerne plus les hommes d'avec les hommes, les choses d'avec les choses… Il faut beaucoup de temps pour être juste, car il faut discerner et le discer­nement procède du recueillement.

Hélas! le surmenage a bien gâté ma vie. Il m'a fait sortir trop souvent de l'union avec Dieu où j'étais bien établi après mon sémi­naire.

36 Je notai une réflexion du général / Auguste de la Rochejaquelein. Il disait: «Quand j'ai perdu ma messe du matin, je me sens un peu canaille pour le reste de la journée.» N'est-ce pas de même pour le prêtre qui n' a pas bien dit sa messe le matin ?

Je notai surtout diverses réflexions politiques et historiques de Le Play (1).

Sur le décalogue et les législations:

«Les préceptes du décalogue peuvent se grouper sous deux titres principaux: le respect de Dieu, du père et de la femme (ler, 2e, 3e, 4e, 6e et 9e commandements); le respect du prochain, de ses biens et de la vérité (5e, 7e, 8e et 10e commandements). Cette distinction tend à passer dans les lois de certains peuples européens.

La législation qui a créé les plus fortes races, leur imposait, sous peine de punitions sévères, la pratique du décalogue entier. Mais en France, depuis la Révolution, on ne comprend guère que les commandements du second groupe dans le domaine du code pénal. Cette tendance n'est pas celle de tous les peuples prospères. Mais les dures épreuves de l'expérience nous ramèneront tôt ou tard à une meilleure pratique.»

Le Play montre bien les avantages de la hiérarchie des classes so­ciales et de la royauté:

«L'objet d'une société bien organisée / est de travailler à 37 l'ascension de chaque classe à la classe supérieure. - 1° A l'homme de peine qui vit de son travail, elle doit offrir des institutions qui lui ouvrent un passage vers la classe bourgeoise, en l'aidant à faire fructifier et capitaliser ses épargnes. - 2° Au bourgeois, la société doit ouvrir une voie pour s'élever aux rangs supérieurs par l'éclat des services et par la supériorité des talents et des caractères. - 3° L'aristocratie se recrutant ainsi de toutes les supériorités individuel­les est l'élément par excellence de la force et de la grandeur natio­nale; elle est le ferment social et civilisateur des nations comme l'Eglise en est le ferment divin. En elle se résument les efforts et les vertus de tout un peuple. Enlever à un peuple son aristocratie, c'est lui ôter le cœur qui l'anime et la tête qui le dirige. - L'hérédité étant en toutes choses la prolongation et la capitalisation des méri­tes acquis par l'homme, est aussi un facteur essentiel de l'organisa­tion sociale. L'honneur est le premier capital d'une famille; il est sa première richesse pour elle et pour l'Etat. Abolissez l'hérédité du capital matériel, le pays / 38 tombe dans la misère: aucun homme ne s'astreindra à amasser des biens qui ne passeront pas à ses fils. Abolissez l'hérédité du capital immatériel de l'honneur, la nations tombe dans la dernière décadence: peu d'hommes poursuivent un honneur qui s'éteint avec eux. L'argent sera l'unique but. Les con­séquences sont le droit à l'anoblissement, l'hérédité de la paierie (?), le rétablissement du droit de tester et au sommet la dynastie royale qui a été le séculaire facteur de la nation française. Telle est la pyramide rationnelle et vivante qui constitue un grand peuple…»

Le Play donne bien tous les avantages du régime monarchique et aristocratique, il n'en donne pas les inconvénients. Je pense comme lui qu'en théorie ce régime est le meilleur, mais à certaines condi­tions, qui n'existaient plus guère dans les derniers siècles de notre vie monarchique: 1° que l'aristocratie reste ouverte, qu'elle rende des services et ne vive pas dans l'oisiveté. 2° que la royauté respecte Dieu et les libertés populaires; 3° qu'il soit tenu compte de l'éléva­tion / graduelle du peuple et qu'elle soit largement 39 favorisée.

Pour l'histoire, Le Play a de curieuses remarques: « La politique royale en France fut conforme à la liberté populaire. Il s'était élevé au Moyen âge une foule de tyrannies diverses que la royauté travail­la à détruire. Louis le Gros et Suger, sous Louis VII, y travaillèrent par l'épée et par la loi. Les rois gouvernaient avec le concours des Etats, auxquels ils demandaient les impôts et tailles à titre de dons, et ils prenaient conseil de ces Etats pour gouverner et réformer le pays. (C'est ce qu'il eût fallu continuer).

Les abus introduits dans les trois ordres par la décadence des XVe et XVIe siècles, par les longues guerres et par les excès du prote­stantisme, portèrent les trois Etats en 1614 à demander à la royauté de prendre en mains le pouvoir absolu pour opérer les réformes nécessaires. Les Etats de 1614 furent unanimes sur ce point ! ! ! Richelieu y parla dans ce sens au nom du clergé et plus tard il fut chargé d'exécuter ce programme. C'est donc la volonté du peuple qui amena l'absolutisme exagéré du XVIIe siècle…» - Les rois n'au­raient pas dû accepter ce Césarisme et ils devaient penser qu'il amè­nerait une réaction.

40 Le Play a aussi une note très curieuse / sur les périls qu'une révolution ferait courir à la nation au temps actuel: «La révolution actuellement est autrement en dehors de la puissance humaine que celle de 89. Il y avait alors une population de 25 millions d'âmes vi­vant sur le sol. La révolution terminée, le sol restait, cette popula­tion se retrouvait toujours sur ses pieds. Aujourd'hui que ferez-vous de vos 8 à 9 millions de population industrielle formée sur le capi­tal fictif écroule ? Mais déjà le capital du sol abandonne et grevé re­tient dans un demi-paupérisme sa propre population. (On peut ré­pondre cependant que le capital fictif, actions et obligations, re­monte et se refait vite avec la paix et la confiance). Et qui leur fait abandonner les campagnes depuis cinquante ans? Etudiez les in­stincts qui arrachent le jeune homme et la jeune fille aux champs, et voyez si vous tenez la force capable de faire équilibre à ces in­stincts développés par vos exemples. Par quel moyen verra-t-on en France revenir l'esprit à la place de la chair, la simplicité à la place du luxe, le champ à la place de la banque et le vrai capital à la place de l'usure?» - Léon XIII a trouvé le vrai remède dans le Tiers-ordre de St François. /

Mes lettres à ma famille, que ma bonne mère a toutes conservées, reflètent tout le courant de mon année, je les résume.

Janvier: «Mes œuvres grandissent tous les jours et me donnent les plus grandes joies. J'ai maintenant, outre mes deux cents apprentis, 50 jeunes gens au Cercle. C'est une œuvre bénie de Dieu. J'ai or­ganisée un Comité protecteur qui va m'aider à trouver des ressour­ces.»

Février: «Nous essayons de fonder un journal conservateur et reli­gieux.. Je vous envoie quelques livres à lire dans vos soirées d'hiver: Pèlerinages à Paray - Récits de Lorette - Fabiola…

Avril: «Je suis à Paris avec MM. Basquin et Lecot pour l'Assemblée générale des Cercles. Nous sommes enchantés et encouragés…

Mai: «J'ai pu assister ma grand'mère à ses derniers moments. Ses dispositions me laissent plein de confiance.

Juin: «Belle et pieuse cérémonie aux Franciscaines: profession et vêture.

Juillet: «Je me réjouis de quelques jours de solitude passes à St ­Vincent de Laon.»

Août: …Congrès de Lyon, pèlerinages à Dijon (St Bernard), la Chartreuse, la Salette.. Je rencontre le P Freyd à Paris - Négociations pour l'Université de Lille. Conseillé par le P. Freyd et pressé par Mgr Dours, je refuse le professorat. (Mes parents regrettent ma dé­cision). /

XI Cahier

42 1875 – Quatrième année de Vicariat

Je n'ai pas écrit beaucoup de sermons en 1875. Je trouve dans mes notes: un sermon pour la fête du St Nom de Jésus, une allocu­tion sur la réparation pour les 40 heures, des notes pour une exhor­tation du mois de Marie et un plan de retraite paroissiale.

Je montrais que le nom de Jésus est une lumière pour l'intelligen­ce, une joie pour le cœur, une force pour l'action. Je m'inspirais de S.Bernard.

Ces sortes de sermons sont bons pour un auditoire pieux, ils sont incapables de ramener les hommes à nos offices.

Dans l'allocution pour la réparation, je montrais le Christ, insti­tué par son Père roi du monde et offensé chaque jour dans sa royauté et j'expliquais les convenances de la réparation par l'Eucharistie.

J'en reproduis quelques pages: / 43 «Je contemple avec étonne­ment et respect 1'ordre admirable qu'a conçu la Sagesse divine. Le Christ, Fils de Dieu, a été établi le roi de la création. Il en était di­gne par l'union hypostatique de son humanité avec le Verbe. Il l'a mérité par la sainteté suréminente de sa vie mortelle. «Mon Père, dit-il, m'a tout remis entre les mains.» - Omnia mihi tradita sunt a Patre meo. (Mt XI). Omnia dedit in manu ejus (Joan.III). Omne judicium dedit Filio (Joan.V).

«Quel sacre majestueux que celui-là! Quelle intronisation ma­gnifique! Le Christ ressuscité recevant de son Père l'empire sur le monde! Le nouvel Adam recevant sous ses lois non seulement la surface de la terre, mais encore les cieux et leurs habitants!

«Il y a un contraste cependant. Adam recevait un empire où son pouvoir n'était pas contesté. Les animaux venaient recevoir de ses lèvres le nom qu'il leur octroyait. Le Christ, comme Moïse, n'a reçu en partage pour le temps présent qu'une terre promise qu'il faut conquérir par ses apôtres, par ses ministres, par ses fidèles. /

«Voilà bientôt dix-neuf siècles que le Christ marche à la conquête 44 de son royaume. Il avance lentement. Il y a trop de défections dans son armée. Roi des régions lumineuses de ce monde, il est aux prises avec le roi des ténèbres. La mêlée est ardente, la lutte est uni­verselle. Les nations, les familles, que dis-je, chaque âme même est le théâtre du combat entre le Christ et Satan. Il n'est rien que Lucifer ne dispute au Christ, pas une âme, pas même une action ou une pensée.

«L'armée du Christ a ses cadres, ses chefs et ses soldats et parmi ceux-ci des braves et des lâches. Il est des jours où la lutte est plus ardente, où la fureur de Satan est surexcitée par un aiguillon nou­veau. Nous sommes dans ces jours, M.f.. Nous y sommes parce que Satan, jaloux des progrès de l'Eglise, lui suscite mille entraves. Nous y sommes parce que le réveil de la foi dans notre nation y a ramené toutes les légions de Satan désireuses de le contrecarrer. Nous y sommes aujourd'hui parce que Satan furieux de voir arriver le tem­ps de la pénitence, de la mortification et de la prière, déchaîne tous les démons de l'impudicité, de l'ivresse et du blasphème.

«Ilest bon, m.f., que vous suiviez cette / lutte dans le détail, 45 autant que nous le permettent les mystères de la vie des âmes. Vous savez ce que le Christ a inscrit sur son drapeau, ce sont d'abord les commandements de son Père: Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, tu ne blasphémeras pas, tu respecteras ton père et ta mère, tu ne tue­ras pas, tu ne commettras pas l'impureté, tu ne voleras pas. Et il y a ajouté la loi de la croix, la pénitence, l'expiation, la mortification. Celui qui veut venir après moi, qu'il prenne sa croix et qu'il me sui­ve! - Vous savez aussi, m.f., le cri de guerre de Satan, c'est la haine de Dieu, c'est l'orgueil, c'est la convoitise de la chair, c'est la con­voitise des yeux. Lequel des deux triomphe aujourd'hui? Sans être mêlés aux folies du monde, vous le savez, m.f., pendant ces trois ours de débauches, Satan triomphe. Il y a sans doute dans le camp du Christ quelques actions d'éclat. L'insolence de Satan a piqué d'honneur quelques soldats du Christ, qui le vengent dans ces jours pénibles en le servant avec un zèle plus grand. Mais c'est surtout dans le camp de Satan que règne une ardeur exceptionnelle. Le drapeau est déployé et l'on prend à l'envi le contre-pied des lois du Christ. Au lieu de réserver du temps pour la prière, on blasphème dans les réunions nocturnes. La jeunesse méconnaît 46 les sages conseils de la famille. L'impudicité fait / d'innombrables victimes. L'ivrognerie n'a plus de vergogne et les autres vices, sans être autant en relief, n'en prennent pas moins un développement nouveau. Le Christ est donc, hélas ! bien offensé dans ces jours de débauche.

II. «Jésus-Eucharistie est le centre, le moyen et le modèle de la ré­paration. - Rappelez-vous les sévérités de Dieu dans l'Ancien Testament, ces regards foudroyants de la justice divine, ce déluge, qui engloutit l'humanité, cette pluie de feu et de souffre qui con­sumèrent Sodome et Gomorrhe, les plaies si étranges de l'Egypte, la terre qui s'entrouvrit au désert; la guerre, la peste et la famine qui anéantirent 10.000, 20.000, 100.000 hommes en un instant, à chaque recrudescence de l'impiété et du vice. C'est, m.f., que l'au­tel de la réparation n'avait pas encore été élevé. La croix du pardon et de la miséricorde n'avait pas encore été dressée.

«Vous n'avez pas pu, m.f., considérer sans être profondément at­tristés le combat du Christ et de Satan et la défection des soldats du Christ, et vous êtes étonnés que Dieu ait suspendu ses vengeances. Ah! m.f., c'est que maintenant Dieu n'est plus seulement notre créateur et notre juge: il s'est fait l'un des nôtres, il est notre frère. Il a connu nos infirmités. / Nos intérêts sont devenus 47 les siens. Il est notre avocat et notre intercesseur. Il retient le bras vengeur de notre juge. Il est notre refuge, notre pardon, notre paix. Il a entre ses mains le prix de nos dettes, il a le trésor de son sang.

«Il demande seulement que nous nous servions de sa réparation et que nous l'appliquions. Il demande que nous fassions valoir sa croix et que nous nous unissions à lui pour la porter. N'entendez­-vous pas, m.f., les reproches du Cœur de N.S.? Insensés, nous dit-il, pensez-vous donc que le prix de mon sang et de ma croix ait une li­mite? Est-ce pour le voir infructueux que je l'ai mis entre vos mains? Que ne l'offrez-vous davantage à mon Père par la prière? Et pour donner plus de valeur à son application actuelle, pourquoi ne vous unissez-vous pas davantage à moi pour porter la croix? - La croix est désormais la reine du monde. Elle est la toute-puissance sup­pliante. Elle est la source de toutes les grâces. C'est le véritable ar­bre de vie symbolisé par celui du paradis terrestre, de son pied dé­coulent tous les fleuves de la grâce. Pourquoi négligez-vous ces tré­sors? Pourquoi ne portez-vous pas plus volontiers la croix du tra­vail, la croix de la mortification, / la croix de l'obéissance, 48 la croix de la pénitence, la croix de l'humilité, la croix de la modestie, la croix même de la souffrance, si la Providence la met sur vos épau­les?

«Mais si le Christ est par sa croix le centre, l'instrument, le modèle de la réparation, Jésus-Eucharistie en est plus spécialement encore l'application et le développement. Jésus-Eucharistie, c'est le sacrifice du Calvaire renouvelé chaque jour et à chaque heure du jour en des milliers de points de la surface de la terre. C'est le fleuve de la réparation qui porte ses eaux par toute la terre pour laver toutes les iniquités. Jésus au tabernacle, c'est Jésus anéanti, humilie; c'est Jésus sans gloire et sans vie apparente; c'est Jésus priant, intercé­dant pour nous; c'est Jésus répétant actuellement l'expression de sa dernière pensée: Mon Père, pardonnez-leur. C'est donc, m.f., tout spécialement l'application présente, le centre actuel et le modèle vivant de la réparation.

«Voilà pourquoi, m.f., l'Eglise a eu la sainte inspiration de nous inviter à user largement, en ces jours de fêtes mondaines, des 49 trésors de l'Eucharistie. L'Eucharistie est / exposée à nos regards, à notre adoration et nous sommes invités à la recevoir dans nos poi­trines. L'Eglise veut nous unir à la réparation eucharistique.

- Vivons donc, pendant ces jours de réparation, en union intime avec le Christ et spécialement avec l'Eucharistie, Vivons de la vie de la croix. Offrons à Dieu la croix du Christ, le sang du Christ, le sa­crifice du Christ, la vie eucharistique du Christ. Portons aussi notre croix. Offrons à Dieu nos adorations, nos réparations, nos sacrifi­ces, nos mortifications, tout nous-mêmes. Le Christ est la réparation parfaite. Soyons avec lui, en lui et par lui les auxiliaires de la répara­tion. La Providence l'attend de nous, la justice l'exige de notre con­science, la charité le demande de notre cœur. L'apôtre nous en montre la récompense: Si compatimur ut et conglorificemur. Si nous souffrons avec lui, nous serons glorifiés avec lui.»

Maria, mater Christi. Je montrais dans ce discours Marie mère du Roi, du Prophète et du Prêtre, Marie partageant la royauté du Christ, sa mission prophétique et même en quelque chose sa grâce sacerdotale…/ 50 Au carême, le prédicateur se trouva fatigué et je dus improviser, pour le remplacer, une retraite paroissiale. Je me suis servi des exercices de S.Ignace. Je n'en ai noté que le plan et quelques développements en latin. Un discours sur la tiédeur causai un assez grand émoi parmi les personnes dévotes. Puissent-elles en avoir tiré profit!…

- Je n'avais fait cependant qu'indiquer les signes de la tiédeur: oraisons sans fruits, chute fréquente dans le péché véniel, lectures sans attention, absence habituelle d'actes généreux, conversations sans discernement, communions sans ferveur; actions journalières sans intention, sans ordre, sans méthode; exercices spirituels faits par habitude.. J'expliquais ensuite les périls de cet état: la fausse conscience, l'endurcissement, l'abandon de N.S., la difficulté de se relever… Puissé-je n'en pas être moi-même un malheureux exemple.

- Au mois de mai, je donnai le sermon de la Pentecôte. C'est une méditation, j'aurai profit à le recopier en partie.

«Emitte Spiritum tuum et creabuntur et renovabis faciem ter­rae…Ps. 103.

«Il y a deux scènes dans la vie du monde / qui se disputent le 51 privilège de saisir le plus vivement notre pensée et notre imagina­tion: c'est la création primitive et la rédemption ou rénovation par le Christ et par l'Esprit-Saint.

«Au commencement, nous dit le récit sacré de la Genèse, la terre) était aride et sans vie: Terra autem erat inanis et vacua. C'étaient les ténèbres et c'était le chaos. C'était un amas confus et sans lumière que Dieu avait jeté dans les espaces. Et tenebrae erant super faciem abyssi. Et au-dessus de cet abîme, comme pour le féconder, planait l'Esprit de Dieu. Ce divin Esprit, amour substantiel du Père et du Fils, allait mettre en mouvement toute cette matière, l'éclairer, la coordonner, la vivifier et produire dans le sein des eaux, dans les espaces de l'air et sur la surface de la terre ces vies multiples des rè­gnes végétal et animal, qui devaient manifester jusqu'à la fin du monde la sagesse et la puissance du Créateur. En même temps, l'au­guste Trinité se recueillait pour créer l'homme à sa ressemblance…

«A cette scène historique et très réelle, quoi qu'en pensent nos matérialistes, en correspond une autre qui n'est pas moins 52 sai­sissante, c'est la rénovation du monde, qui fut le / fruit de la ré­demption et qui peut être considérée comme une nouvelle et uni­verselle création dans l'ordre intellectuel et moral.

«La terre était de nouveau vide et stérile, vide de vérités et stérile en vertus. C'étaient les ténèbres et le chaos: les ténèbres de l'igno­rance et l'abîme de tous les vices dans l'ordre moral et soc L'Esprit de Dieu plana de nouveau sur le monde. De nouveau il fit la lumière, il sépara, il coordonna et il féconda. Et il fit éclore par­tout la vérité et la charité. Le monde fut transformé,comme l'avait entrevu prophétiquement le roi David: «Envoyez votre Esprit et tout sera créé et vous renouvellerez la face de la terre.»

«Nous célébrons aujourd'hui le solennel anniversaire du jour où l'Esprit Saint commença cette éclatante rénovation. Pour confirmer notre foi, nous considérons comment il a merveilleusement changé l'état des intelligences et des cœurs. Et pour conclure, nous pren­drons la ferme résolution de nous soumettre docilement et fidèle­ment à cette action rénovatrice qui élèvera nos âmes et les prépare­ra aux glorieuses destinées du ciel. Invoquons Marie qui présida à cette première réception du don céleste. Ave Marie. /

53 I. Comment a commencé cette création nouvelle. Ecoutons le récit sacré: «Tout à coup il se fit un retentissement dans les airs, comme ce­lui d'un vent impétueux qui arrive, et il remplit toute la maison où ils demeuraient…» Cette maison, vous le savez, était le cénacle. Là, était la Vierge Marie, l'âme de l'Eglise; les apôtres, colonnes de l'Eglise; les disciples, membres de cette Eglise. Ils étaient cent vingt à se prépa­rer dans une prière émue et palpitante. L'Esprit de vérité s'arrête sur eux, se partage entre tous et saisit en même temps toutes leurs intelligences. La première condition de l'ordre, c'est l'unité; l'har­monie des intelligences, c'est l'unité dans la vérité. Le même Esprit anime toute l'Eglise, qui est le corps mystique du Christ. Et, de mê­me que l'âme humaine, en vivifiant le corps, donne à chacun des membres l'activité qui lui convient; ainsi l'Esprit divin, devenu l'âme de l'Eglise, donne à chacun de ses membres la vitalité qui lui convient; à l'un, l'autorité de l'enseignement; à l'autre, la docilité du disciple. Comme le dit l'apôtre S.Paul, il y a une grande diversité de grâces, mais c'est le même Esprit qui les opère en tous. C'est là la mise en acte et comme / le premier mouvement de cette créa­tion que nous allons dé- 54

«L'Esprit de Dieu a créé l'Eglise dans son germe déjà radieux. Il s'est créé des instruments, se réservant de les mouvoir pour conti­nuer son œuvre. Ainsi avait-il fait dans la création des hiérarchies célestes.

«Mais continuons à considérer son action: Alors apparurent comme des langues de feu qui se partagèrent, et le feu se reposa sur chacun d'eux. Quel est ce mystère? et quel est ce signe? S. Grégoire le grand nous aide à l'interpréter. La langue, selon la remarque de ce grand pontife, a une intime union avec la pensée, verbe de l'intelligence; elle en est l'organe, elle est l'instrument qui la communique. Cette forme convenait donc parfaitement à l'Esprit de Vérité, qui venait sur la terre pour nous communiquer la pensée divine et pour mani­fester le Verbe de Dieu: Lorsque viendra cet Esprit de vérité que je vais vous envoyer, il vous fera connaître toute vérité et vous mettra à même de comprendre et de confesser que je suis venu de Dieu. Le S-Esprit est la lan­gue du Verbe divin. C'est lui qui exprime au dehors la pensée / substantielle de Dieu, qui révèle 55 ses mystères et ses grandeurs. Il était donc convenable qu'il apparût sous la forme de langues. Et pendant qu'il se montrait sous ce signe, il parlait aux âmes des di­sciples rassemblés.

«Voulez-vous connaître l'effet de cette parole de la langue du Verbe divin? Considérez et écoutez ces apôtres, naguère si igno­rants et si grossiers, toujours prêts à entendre dans un sens matériel les paroles du Christ … Entendez Pierre parlant à la multitude, au peuple, aux prêtres, aux docteurs de la loi: quel miraculeux chan­gement! quelle élévation de pensée ! quelle merveilleuse connais­sance de l'Ecriture et du sens des prophéties, touchant la vie, la mort et la résurrection de J-C.! Quelle force de raisonnement, quelle majestueuse éloquence, pour établir l'innocence et la divi­nité de J.C.! Toute la multitude en est stupéfaite, émue et touchée. Terrassés, conquis par cette éloquence d'un nouveau genre, pui­sque c'est l'éloquence du S.Esprit, humiliés, confus d'avoir crucifié l'auteur même de la vie, ces hommes montrent aussitôt la docilité des vrais pénitents; ils disent à Pierre et aux autres apôtres: Que fe­rons-nous, ô nos frères: Quid faciemus, viri fratres ? Le pardon 56 ne se / fait pas attendre: Pierre les rassure et les excuse sur ce qu'ils ont agi par ignorance. Le repentir et le baptême sont les seules con­ditions imposées: Paenitemini igitur et baptizetur unusquisque vestrum. Et voilà que trois mille hommes à l'instant même se repentent, croient en J-C., reçoivent publiquement le baptême et deviennent chrétiens.

«Mais ne vous étonnez pas, dit S.Léon, de cette science et de cette sagesse qui brillent dans les apôtres et qui agissent si efficacement et si promptement sur toute une multitude. C'est le S-Esprit, c'est la langue du Verbe divin qui vient de les instruire et qui vivifie leur pa­role: à l'école de Dieu, l'homme apprend sans lenteur: Ubi Deus ma­gister est, cito discitur quod docetur

«Un prodige analogue, pour qui sait l'observer, se renouvelle tous les jours. Non pas que les ministres de la parole de Dieu obtiennent tous les jours de si éclatants résultats, ni que les missionnaires, nouveaux apôtres, agissent avec la même facilité sur des milliers de barbares; sans doute la parole de Dieu est toujours féconde, 57 mais le prodige que je veux vous faire observer / est plus près de vous, il est sous vos yeux. Interrogez les soi-disant philosophes, qui veulent faire de la sagesse sans Dieu et contre Dieu, hors de l'Eglise et contre l'Eglise; demandez leur ce qu'ils savent, ce qu'ils croient de Dieu, de l'âme, de la vie future? Ils seront singulièrement embarrassés pour formuler une réponse. Ils ne savent articuler que des mots so­nores, des systèmes vagues et creux, qui leur servent à couvrir l'ignorance de toute vérité, la disette de toute croyance et de toute conviction.

«Il en sera de même des hérétiques qui auront pris au sérieux le principe de leur révolte. Sommés de définir leur symbole, ils s'arrêteront dans l'hésitation ou tomberont dans la contradiction. Les premiers n'ont pas entendu les enseignements de la langue du Verbe de Dieu; les derniers n'y ont pas été dociles. Au contraire, interrogez, je ne dirai pas un théologien catholique, mais un simple paysan, une bonne femme, un enfant qui sait son catéchisme; vous l'entendrez exposer avec la plus étonnante facilité, avec la plus admirable précision, les doctrines les plus élevées sur Dieu et ses attributs, le Christ et la rédemption, l'homme, son origine et sa chute et les destinées de la vie future. Tant il est vrai que les philosophes, hors de l'Eglise / ne font que bégayer relativement aux 58 questions les plus capitales, tandis que les enfants de l'Eglise possèdent une doctrine claire et sûre et parlent en vrais et savants philo­sophes.

«N'en soyons pas surpris. Lorsque vos bonnes mères, les institu­teurs chrétiens et les ministres de l'Evangile vous enseignent la doc­trine chrétienne, c'est l'Esprit-Saint lui-même, c'est la langue du Verbe de Dieu qui vous enseigne le Christ et sa religion, et qui don­ne à leurs paroles la force et l'onction qui pénètrent vos âmes.

«C'est même là un des plus solides fondements de notre foi. La raison nous enseigne que le Créateur a du mettre à la portée de l'homme une doctrine religieuse claire et facile qui enseigne à cha­cun ses destinées et ses devoirs. La raison reconnaît son insuffisance pour obtenir ce résultat. Elle cherche donc une révélation divine surnaturelle et elle la trouve dans les traditions juive et chrétienne; et elle s'y attache avec la fermeté d'une conviction surnaturelle.

«Mais poursuivons le récit instructif du mystère de la Pentecôte. A toutes les grâces précédentes le S.Esprit en ajouta une autre, qui n'était que transitoire, mais qui était le symbole des progrès 59 de son action dans toute / la suite des siècles. Ils furent tous remplis du S-Esprit, dit le texte sacré, et ils se mirent à parler diverses langues étrangères, selon que le S-Esprit en accordait le don à chacun deux.- Et comme il se trouvait à Jérusalem des hommes de diverses nations, chacun les entendait dans sa langue et en était entendu. Les Actes des Apôtres donnent les noms d'une vingtaine de peuples différents. Tout le monde était dans l'admiration et la stupeur: stupebant omnes et mirabantur C'était là un grand miracle,mais le prodige qu'il annonçait et figurait était plus grand encore. C'était, dit S.Grégoire, le présage de la diffusion prochaine de l'Eglise parmi tous les peuples et dans toutes les langues; c'était le germe de la catholicité de l'Eglise.

«Remarquez encore que, tout en parlant plusieurs langues, les apôtres n'enseignent qu'une même doctrine, une vérité. Cette ad­mirable unité est devenue l'apanage de la véritable Eglise de Dieu. Aujourd'hui comme à l'origine, dans plus de mille langues ou idiomes divers, sur tous les points du globe, l'Eglise ne proclame qu'une seule vérité, une même religion. Que ce phénomène uni­que au monde est frappant! Comme il révèle bien l'opération de l'Esprit de Dieu! 60 Depuis dix-huit siècles, des centaines / de mil­lions de catholiques, répandus sur toute la surface de la terre, dans toutes leurs différentes langues, ne confessant qu'une même doctri­ne, ne pratiquant qu'une même morale et un même culte, voilà un prodige qui ne se voit nulle part en dehors de la vraie Eglise, de l'Eglise catholique.

«Les anciens philosophes, qui parlaient la même langue, le grec, étaient divisés en plus de quatre vingt sectes différentes touchant les vérités les plus fondamentales. Les hérétiques modernes, eux aussi alors même qu'ils ne parlent qu'une même langue n'en sont pas moins divisés. Voyez: le luthéranisme qui parle généralement l'allemand est divisé en plus de soixante sectes et il en surgit tous les jours. L'anglicanisme, qui ne parle guère que l'anglais, en Angleterre et aux Etats-Unis, comptait déjà plus de 300 sectes il y a vingt ans. Il en compte aujourd'hui plus de 400, si bien qu'on ne peut pas trouver dans ces contrées deux provinces du même Etat, deux villes de la même province, deux familles de la même ville et quelquefois deux individus de la même famille qui professent exac­tement la même religion. Le père peut être / anabaptiste, la mère quakeresse, 61 le domestique presbytérien ou méthodiste. On se tolère sans s'aimer, on s'assemble sans s'unir. Il n'y a plus là d'Eglise. Tout y est contradiction et incertitude en matière de doc­trines. C'est la confusion de Babel dans les croyances.

«Quel contraste avec la religion catholique ! et comme elle est belle dans son unité de doctrines, qui n'exclut pas la variété des ri­tes, des langues et des usages ! C'est bien là l'œuvre de l'Esprit de vérité. Nous la touchons du doigt. Cette unité est au-dessus de la na­ture humaine. L'Esprit-Saint inspire l'Eglise. En présence de ce spectacle, que nous trouvons ridicule l'étonnement des hommes qui ne veulent pas comprendre notre croyance à l'infaillibilité de l'Eglise et de son chef! S'il est réel et sensible que l'Esprit-Saint ani­me l'Eglise et conserve sa foi, quoi d'étonnant que l'Eglise ne puis­se pas errer dans la foi? N'est-ce pas le contraire qui serait incom­préhensible?

«Oh ! Sainte Eglise de Dieu, née du Saint Esprit au Cénacle, vos prérogatives surnaturelles éclatent à nos yeux. Nous nous faisons gloire d'être au nombre de vos enfants. Nous voulons nous péné­trer de votre esprit, accepter toutes vos doctrines, vivre de votre vie, de vos / sacrements, de votre banquet eucharistique, pour 62 être comme vous pour ainsi dire divinisés … Hélas ! les maux de notre pa­trie sont dus à son éloignement de votre esprit. Le gallicanisme a préparé la révolution et l'erreur libérale la perpétue. Puissions-nous revenir intégralement à l'esprit de l'Eglise romaine qui est l'esprit de Dieu, pour être en tous points les enfants et les protégés de la Providence !

II. Il n'eût pas suffi que l'Esprit de Dieu venant sur la terre y ré­pandît l'abondante effusion de sa lumière par l'enseignement de la vérité, il fallait encore,il fallait surtout qu'il y répandît les principes et les germes des vertus par l'abondante effusion de la grâce.

«Rappelons-nous ce que nous disions en commençant, que toutes les créatures, même dans l'ordre naturel, sont nées de l'Esprit de Dieu planant sur les eaux à l'origine du monde. C'est, dit S.Cyprien, sa chaleur vivifiante qui anima tout, féconda tout et con­duisit tout à sa perfection. Or, ce que le S.Esprit avait fait dans l'or­dre de la nature, au commencement du monde, il le répéta d'une 63 manière plus magnifique / dans l'ordre de la grâce à la naissan­ce du christianisme.

«La vertu n'était pas moins rare sur la terre que la vérité. Tous les peuples de la terre, à l'exception d'un seul, plongés dans les ténè­bres de l'idolâtrie, croupissaient dans la fange du vice. Les philo­sophes, avec leurs faux systèmes de morale toute humaine, ne cor­rigèrent aucun vice et ne réussirent à inculquer aucune vertu soli­de. Quelques-uns se vantaient d'une prétendue honnêteté qui n'ex­cluait pas de leur vie les actions les plus honteuses et les plus con­traires à l'ordre social. Platon innocentait les amours contre nature et la communauté des femmes. Cicéron faisait tuer dans une seule nuit six mille prisonniers de guerre, pour avoir le nombre légal d'ennemis morts qui devait donner droit aux honneurs du triomphe. La vertu sincère du grand Caton, au témoignage d'Horace son panégyriste, se plaisait à puiser ses forces et sa cha­leur dans le vin et ne craignait pas de se reposer dans l'ivresse. Je vous laisse apprécier l'excellence d'une vertu qui s'inspirait du dieu du vin pour finir par porter ses hommages à la déesse des sales vo­luptés. Ces philosophes étaient cependant les plus honnêtes gens de l'antiquité. L'ordre social païen, pour qui étudie l'histoire, / ne 64 présentait qu'un ensemble de violences, d'injustices, d'impostu­res, de guerres perpétuelles, d'esclavage, de turpitudes, de fureurs politiques, de fausse morale, de fausse religion. En vain vous y cher­cheriez l'humilité, principe de toute perfection morale et la cha­rité, fondement de toute prospérité sociale. L'antiquité païenne n'avait pas ces vertus dans ses moeurs puisqu'elle n'en avait pas mê­me le nom dans sa langue; et d'autre part, il est assez prouvé que toute la vertu païenne ne fut guère que de l'égoïsme et de l'orgueil. Mais à peine le S.Esprit fut-il descendu sur les apôtres que vous voyez aussitôt, à côté des plus importantes vérités, éclore les plus su­blimes vertus. En effet, de même que le S.Esprit est apparu sous la forme de langues lumineuses, il a voulu aussi que ces langues fus­sent une flamme ardente, pour témoigner qu'il venait purifier et réchauffer les cœurs.

«Considérez d'abord les apôtres, naguère si grossiers, si faibles, si timides: voyez-les transformés en savants, en philosophes, en intré­pides héros tels que l'antiquité n'en a jamais connus. C'est l'usurier Lévi, qui devient un évangéliste, un historien qui saura supporter la mort pour attester / la vérité de ses récits; c'est 65 l'incrédule Thomas, qui ira porter le témoignage de sa foi aux extrémités du monde … mais qu'est-il besoin de les énumérer tous en détail? J.C. les a tous choisis pour martyrs de sa cause.

«Admirez leur transformation, eux qui n'avaient aucune idée des difficultés qu'ils allaient rencontrer; eux qui croyaient à la création d'un royaume temporel où ils seraient aux honneurs. Comme ils envisagent avec calme leur nouvelle mission dont ils voient désor­mais clairement le but et les périls! Cependant, s'ils en avaient été réduits à leurs inclinations naturelles, n'auraient-ils pas renoncé à leur mission qui leur eût paru chimérique: réformer le monde sans le secours de l'éloquence et de la philosophie; sans le prestige des armes et de la victoire; prêcher la divinité d'un crucifié, propager une morale sévère! Si leurs âmes n'avaient pas été transformées, régénérées, réconfortées par la vertu de l'Esprit de Dieu, ils se­raient retournés à leurs filets ou à leurs comptoirs.

«Considérez en particulier Pierre, leur chef, Pierre qui passait si facilement de la présomption au découragement, Pierre le triple renégat. D'où peut venir son attitude nouvelle, si calme et 66 si énergique? Il brave le magistrat / romain, la synagogue, la fureur de la multitude. Serait-il entraîné par un enthousiasme passionné? Rien de semblable ne peut être imaginé. Quel intérêt nouveau saisi­rait aujourd'hui ces esprits auparavant si froids? Leur calme intré­pidité exclut ces motifs humains. Entendez les exprimer simple­ment et fortement le motif de leur attitude nouvelle: «Considérez, disent-ils aux puissants adversaires de Jésus, s'il est juste en présen­ce de Dieu de vous écouter plutôt que Dieu lui-même: Si justum est in conspectu Dei vos potius-audire quam Deum, judicate.» «Pouvons-nous ne pas attester ce que nous avons vu et entendu, ajoutent-ils: Non enim possumus quae vidimus et audivimus non loqui. » Bientôt vous les verrez braver les cachots, la flagellation, les tortures et la mort, eux qui s'enfuyaient à la vue des persécuteurs du Christ. Non seulement ils conservent le calme, mais ils témoignent une joie inaltérable. Ils s'estiment heureux d'avoir été jugés dignes de souffrir pour le nom de Jésus.- Evidemment, pour qui n'est pas aveugle, ces hommes ont ressenti en eux les effets de la 67 promesse du Christ: Vous rece­vrez la force / de l'Esprit Saint qui viendra en vous, - et encore: Vous serez pénétrés, revêtus d'une énergie divine qui viendra d'en haut.- Ils ont été transformés en des êtres nouveaux, surhumains, divinisés.

«C'est par la vertu du même Esprit que plus tard dix millions de martyrs de tout âge, de tout sexe, de toute condition,des vierges, des vieillards, des enfants même ont étonné, découragé, confondu les plus féroces tyrans et ont déjoué promesses, menaces, séduc­tions et supplices.

«C'est par la vertu du même Esprit que les chrétiens de tous les temps, de tous les lieux ont su échanger l'amour de l'or contre la pauvreté, la gloire contre l'humiliation, les jouissances charnelles contre les mortifications de tout genre, la vengeance contre le par­don des injures, l'égoïsme et l'intérêt personnel contre les dévoue­ments de la charité.

«Seul, le S.Esprit a pu déposer dans le cœur de l'homme et faire éclore ces vertus qui caractérisent le christianisme et qui sont in­connues partout ailleurs.

«Vous savez maintenant ce que vous devez penser de ces prétendus philosophes qui veulent établir l'ordre par la force, la / vertu 68 par la science et la morale sans religion. Laissons-les essayer de fonder la société sur le droit à l'exclusion du devoir, sur les passions à l'exclusion de la vertu, sur l'intérêt à l'exclusion du dévouement. Comme les philosophes de l'antiquité et plus honteusement enco­re, ils montreront que leurs œuvres sont vaines comme leurs pen­sées. (Rom. I)

Les philosophes païens méconnurent moins que ceux-ci parfois la nécessité de l'action divine. Sous l'empire du christianisme, il se­rait trop honteux de rétrograder au delà du paganisme.

«Le caractère propre du christianisme, c'est la charité et c'est par le S.Esprit que la charité est répandue dans nos cœurs. Que serait la société sans la charité? N'est-ce pas le dévouement du puissant pour les faibles qui éteint les haines et les divisions? N'est-ce pas le dévouement réciproque qui est le lien des familles? N'est-ce pas le dévouement du pouvoir pour le peuple et du peuple pour le pou­voir qui constitue la sécurité et la force des Etats? Que peuvent nous présenter les sociétés païennes en face de ce dévouement? - Un courage stoïque, orgueilleux et momentané, toujours 69 allié aux faiblesses de la volupté et / à la lâcheté du suicide.

«Nous sommes heureux et fier de ce caractère propre du christia­nisme: la charité, inspirée par l'Esprit de Dieu et engendrée par l'amour que Dieu a pour nous…

Ce n'est pas l'esprit de servitude et de crainte que nous avons reçu, c'est l'esprit d'adoption, l'esprit qui donne à nos cœurs une langue de feu et d'amour pour crier vers le ciel: ô Dieu, notre Père!

Nous croyons à l'amour que Dieu a pour nous: Credimus caritati quam habet Deus in nobis. (Jo.) Cette foi est la source de notre cha­rité. C'est cette croyance et cet amour qui caractérisent la véritable religion de J.C. - La crainte que Dieu a mise en œuvre pour subju­guer un peuple indocile et grossier a laissé dans le judaïsme ses profondes empreintes. Le rationalisme avec ses prétentions à l'indépendance et à une fausse liberté n'a jamais trouvé que con­trainte et froid glacial dans ses rapports avec Dieu. Le protestanti­sme, en rompant avec l'unité, a aussi rompu avec les sources de la charité véritable. La religion du calvaire est la religion de l'amour: l'esprit de charité domine manifestement dans sa liturgie comme dans les œuvres qu'elle inspire et dans la vie sociale et privée qu'el­le anime. /

70 Conclusion. - Nous avons reconnu la faiblesse du cœur hu­main.

Nous avons vu que par lui-même il incline à toutes les erreurs et à tous les vices. L'action de l'Esprit Saint est nécessaire pour le rele­ver; elle est indispensable pour lui donner la vie surnaturelle qui conduit à la possession de Dieu.

«Il y a parmi nous des pécheurs, ils ne peuvent rien sans le se­cours de l'Esprit de Dieu. Sans lui leurs prières mêmes et leurs re­grets ne seraient pas assez purs: Sine tuo numine, nihil est in homine, nihil est innoxium. Venez, Esprit divin, vous seul pouvez faire fléchir leur résistance, attendrir leurs cœurs endurcis et les ramener de leurs égarements: Flecte quod est rigidum, fove quod est frigidum, rege quod est devium.

- Il se trouve aussi des âmes pieuses, des consciences délicates, de fidèles serviteurs et servantes de Dieu, qui sont heureux de se dé­vouer à toute sorte de bonnes œuvres, mais qui ne sont pas pour cela exempts de certaines terreurs involontaires ou même de cer­tains abattements, suite de la faiblesse humaine. Venez, Esprit-Saint, réconforter par vos consolations ces âmes où vous habitez déjà pari la grâce. Nul autre que vous ne possède ce baume divin de paix et d'espérance qui peut guérir leurs cœurs. Aussi l'Eglise vous a-t-elle / appelé le meilleur consolateur, l'hôte le plus affectueux 71 et le plus doux rafraîchissement pour l'âme altérée: Consolator optime, dulcis hospes animae, dulce refrigerium. Mais pour mieux assurer l'effet de notre prière, allons à la source des grâces, à la source de la cha­rité divine, au Cœur sacré de Jésus. C'est votre Cœur si bon qui nous a dit, Seigneur: Je vous enverrai mon Esprit, l'Esprit consola­teur.- Envoyez votre Esprit, le don de votre amour, le don de votre Cœur et tout sera créé; la foi et la charité seront ranimées dans nos âmes et vous renouvellerez la face de la terre. Renouvelez la face de l'Eglise, accordez-lui le triomphe et la paix. Renouvelez la face de la terre de France qui est desséchée et stérile par son manque de foi et par les restrictions déjà anciennes qu'elle met à sa soumission à l'Eglise. Rendez-lui la vérité totale: Enfin, Seigneur, pour que ce di­scours laisse dans nos âmes un fruit durable, imprimez-y la dévotion à l'Esprit Saint, la confiance en l'Esprit-Saint, la sainte coutume de l'invoquer fréquemment, de l'invoquer au commencement de cha­que journée, de chaque action, de chercher en lui des lumières, de vivre absolument de sa direction et d'y puiser la ferveur jusqu'à ce qu'abîmés en lui nous 72 possédions / notre Dieu dans l'éternel amour.

Je donnai ce discours, qui est une thèse d'apologétique exploitée par beaucoup de prédicateurs. Je revins souvent à cette thèse dans mes discours en montrant l'action divine dans la vie de l'Eglise et des peuples.

Nous avions en janvier, au Patronage, une belle séance de comp­te-rendu annuel devant nos bienfaiteurs et nos amis.

Notre dévoué secrétaire, M.Pluzanski, professeur de philosophie au lycée, lut un rapport dont je cite quelques extraits.

«Bien humbles sont en apparence les sujets dont nous devons vous entretenir: il ne s'agit, en effet, que de savoir si l'Œuvre de S Joseph a réussi à détourner quelques jeunes gens du désordre, s'il y a quelques jeunes ouvriers de plus à la messe et quelques-uns de moins au cabaret et dans les mauvais lieux! Cependant nous voyons partout en France les œuvres analogues à la nôtre félicitées par les Brefs du Saint Père, bénies par les évêques, encouragées et patronnées par d'éminents personnages, par des magistrats, des généraux, des industriels…»

On le voit, notre bon secrétaire ne comprenait encore que 73 l'œuvre de patronage, / et n'avait pas de vues sur le relèvement so­cial et professionnel que le groupement ouvrier devait préparer et auquel j'allais essayer de coopérer en organisant des réunions de patrons et un groupe d'études sociales.

Notre secrétaire continuait:

«Depuis le 2 février 1874, notre Comité protecteur des œuvres ouvrières de S.Quentin assure l'avenir de l'Œuvre en faisant des démarches pour recruter des bienfaiteurs et solliciter des souscrip­tions… De son côté, Monseigneur, appréciant l'utilité de ces œuvres qui s'adressent à la jeunesse, a constitué, sous sa propre présidence, un Comité diocésain des œuvres ouvrières, dont le nôtre lui a four­ni les plus nombreux éléments. Ce Comité est surtout un bureau de renseignements et de propagande, il se met en rapports avec mes­sieurs les curés de toutes les paroisses du diocèse, les engage à fon­der des œuvres, leur communique des renseignements, les éclaire par l'expérience des œuvres déjà fondées…

«Si notre œuvre a obtenu ces utiles patronages, la popularité ne lui a pas manqué non plus, et le nombre des jeunes gens qui sont venus se ranger sous sa bannière a été sans / cesse en augmentant… 74 Le Patronage compte actuellement 301 enfants; le Cercle comp­te 139 membres. L'œuvre étend donc actuellement son action sur 440 enfants ou jeunes gens. Ils se répartissent ainsi: écoliers, 82 - jeunes ouvriers, 324, - commis ou employés, 34. Si l'on veut avoir quelques renseignements sur leur persévérance, voici des chiffres qui témoignent de la grande inconstance d'un certain nombre mais qui ne sont cependant pas trop décourageants. Sur 440 actuelle­ment inscrits, 186 en faisaient partie au ler janvier 1874; 18 étaient parmi les 40 de juin 1872 … La moyenne des présences le dimanche a été dans le dernier mois de 206 … La Caisse d'épargne de l'œuvre a 198 comptes ouverts … Tous nos jeunes gens accomplissent le de­voir pascal. 200 assistaient à notre messe de minuit, qui a été très édifiante; 160 s'y sont approchés de la Sainte Table. Tous les diman­ches, d'ailleurs, il y en a quelques-uns qui le font … Nous avons déjà eu la douleur de voir mourir de nos jeunes patronnés: tous sont morts en bons chrétiens. L'un d'eux, Ferdinand Q…, ouvrier méca­nicien, âgé de 19 ans, que l'épreuve de la maladie avait ramené aux pratiques religieuses, donnait en mourant à son directeur les mar­ques de la plus sincère / reconnaissance et de la plus vive affection, et il consolait 75 lui-même sa pauvre mère en lui parlant du ciel…

«Depuis le dernier Compte-rendu, les réunions de la semaine sont devenues plus nombreuses. La maison est, d'ailleurs ouverte tous les soirs aux membres du Cercle de 7 à 10 heures. M. l'abbé Geispitz a continué ses cours de musique vocale, et tout le monde a pu juger, aux réunions de S.-François-Xavier ou à plusieurs saluts donnés à la Collégiale ce que l'Orphéon-de-S.-Joseph, qui compte 50 membres,avait fait du progrès en peu de temps. Une fanfare a été aussi organisée et des cours de musique instrumentale établis sous la direction de M. Daub. La jeune fanfare est allée, à la Sainte­-Cécile, se faire entendre à la Collégiale, suivant bravement sa ban­nière,don de M. le Président du Comité protecteur. Enfin, il a été donné aux jeunes gens du Cercle une suite de leçons sur l'écono­mie sociale et chrétienne…

«Le bien appelle le bien, comme le mal appelle le mal. Outre ces différentes institutions qui complètent notre œuvre, il en a encore été essayé une, qui est susceptible, si les ressources ne 76 manquent pas, d'un grand développement./ Beaucoup de jeunes ouvriers ou commis vivent seuls à S.Quentin, soit parce qu'ils sont orphelins, soit parce que leurs parents n'habitent pas la ville. Cet isolement les exposent à des dangers que tout le monde devine … Combien il leur serait avantageux, à tous les points de vue, qu'une Maison de famil­le leur offrît à des prix modiques un asile où la société de camara­des choisis et les bons conseils de leur directeur les préserveraient des mauvaises fréquentations et du désordre! C'est dans cette in­tention que quelques petites chambrettes viennent tout récemment d'être disposées au second étage de la maison de S. Joseph…

Notre secrétaire donne ensuite la description d'une journée de dimanche au Patronage, c'est au milieu de cette agitation et de ce surmenage que je passai mes dimanches pendant quelques années, sans être exempté d'ailleurs du service de la paroisse.

«Si quelqu'un voulait connaître dans son détail la vie intérieure de notre œuvre, je l'engagerais à venir la visiter au moment où elle est dans toute son activité, c'est-à-dire le dimanche après trois heu­res. Ce n'est pas que le dimanche commence pour nous à trois heu­res; nous avons déjà eu le matin la messe et une / courte 77 in­struction, mais c'est le moment où nous avons tout le monde… Voici d'abord dans le vestibule un de nos jeunes chefs de section, sentinelle volontaire qui se prive un moment des jeux pour assurer le bon ordre de la maison: pour entrer, il faut lui faire bon visage et exhiber sa carte … Voici le guichet du contrôle où l'on dépose sa car­te, où les amateurs de journaux prennent leur abonnement aux Petites-lectures (48 numéros illustrés pour 0,20 par an); puis la cais­se d'épargne qui sollicite les économies de nos jeunes gens dès leurs premiers pas dans la maison: pour cinq, pour dix centimes on vous ouvre un compte; quand vous aurez cinq francs, on vous don­nera un livret, et les petits ruisseaux finissent par produire une ri­vière …Ah! Si nous pouvions faire prendre aux 53 enfants (c'est la moyenne) qui nous ont confié aujourd'hui leurs économies, l'habi­tude de ne pas vivre au jour le jour et de se réserver des ressources pour les moments difficiles!

«Nous avons pénétré dans la cour, vous n'avez peut-être jamais vu de billard flamand, un jeu que nous avons importé ici, qui ne coûte pas cher et qui est devenu très populaire parmi nos jeunes Saint-­Quentinois. Voici 1 notre préau: trapèzes, barres fixes, 78 anneaux, tout est occupé; c'est un plaisir pour ces enfants condamnés sou­vent pendant la semaine à une certaine immobilité ou à des mouve­ments automatiques toujours les mêmes, de pouvoir ici se détendre un peu les nerfs! Voyez tout ce monde courir, grimper, crier à pleins poumons; c'est une si bonne invention que le repos du di­manche! Car, ne vous y trompez pas, c'est se reposer que de se dé­mener de la sorte. A l'autre bout de la cour, voilà des pelotons qui manœuvrent sous le commandement d'instructeurs volontaires, des vétérans d'Afrique et de Crimée! Dans quelques années, quel­ques-uns, cette année-même, ces conscrits iront au régiment et ils se trouveront bien de se présenter sachant déjà distinguer leur droite de leur gauche,-ou même ayant des notions bien plus étendues de la théorie militaire. Nous entrons dans la salle; autour de longues tables, voici, près du poêle, les gens paisibles qui préfèrent à une partie de barres, quelques jeux tranquilles ou une vieille collection de l'Illustration, qu'ils recommencent consciencieusement à feuille­ter tous les dimanches. Pourquoi faut-il que ces joueurs ou lecteurs si calmes soient dérangés sans cesse par les turbulents 79 qui, de la cour, surtout quand il pleut, refluent / dans cette salle?… Pénétrons ensuite près de l'autel qu'une cloison roulante sépare du reste. C'est aujourd'hui un jour de fête; la lampe allumée annonce quel N.S. séjourne aujourd'hui toute la journée parmi nous; cet enfant, ce jeune homme que vous voyez au pied de l'autel, appartient à une petite Congrégation, qui s'est donné la mission de ne pas lais­ser de tout le jour le saint-Sacrement sans adorateurs: laissons-le à son recueillement loin du bruit dont retentit toute la maison. Qui sait ce que lui inspirera cette méditation? Un ou deux ont déjà pris le chemin du petit séminaire…

A coup sûr, ce jeune homme que nous avons ainsi surpris, ne de­viendra ni un mauvais ouvrier ni un mauvais citoyen … Voulez-vous maintenant que nous montions au premier étage, spécialement ré­servé au Cercle? Voici d'abord le salon de conversation, refuge des plus tranquilles: sur la table, tous les journaux qu'on veut bien nous donner: le journal de S.Quentin, le Conservateur de l'Aisne, le Bulletin français, le Petit Moniteur, la Semaine religieuse, les Annales de la Propagation de la foi, etc … Mais le bruit des carambo­lages 80 nous attire dans les autres / salles: le président élu du Cercle nous a aperçus, il vient nous faire les honneurs de son dé­partement et nous montrer la bibliothèque du Cercle et les salles de jeux. Avec quatre assesseurs également élus, c'est lui qui veille au bon ordre intérieur et administre-le budget du Cercle, car le Cercle a sa liste civile; celui que vous voyez circuler au milieu des groupes, un carnet à la main, et parler énergiquement à quelques-uns qui se­raient tentés de faire la sourde oreille, est un sociétaire dévoué qui a accepté la tâche ingrate d'être collecteur des impôts. Chaque mem­bre doit, en effet, une cotisation de 0,50 fr par mois; la gratuité en pareil cas ne vaut rien; on ne s'attache qu'à ce à quoi l'on contribue de ses deniers. Gratuit, obligatoire et laïque, telle n'est pas la devise de notre Cercle;on n'y vient que si l'on veut, mais si l'on y vient, il faut payer quelque chose, et l'on est exposé à y rencontrer des sou­tanes, puisque voilà dans cette salle notre cher directeur occupé à un entretien particulier dont je devine le sujet; il est en train de re­monter le courage de ce grand et fort garçon que troublent les rail­leries du dehors, et qui, naturellement plein de bons sentiments / irait à la messe, à confesse, à tout ce qu'on voudrait, si 81 l'on pou­vait lui donner cet anneau grâce auquel Gygès se rendait invisible quand il voulait. Ah! le respect humain des ateliers!… Vous voyez beaucoup de monde dans ces salles, mais pas assez de tables, pas as­sez de place, il faudrait déjà pouvoir reculer les murs. Je ne vous ai pas encore tout montré. Voici le réduit où est la bibliothèque des plus jeunes enfants. Engageons-nous dans cet escalier, nous voici dans un grenier qu'ont décoré, autant qu'il en était susceptible, des artistes de bonne volonté et qui sert à différentes petites réunions. Pour le moment, vous le voyez, c'est une classe; ces vingt enfants ne peuvent pas fréquenter les cours d'adultes ou ne s'en contentent pas ils trouvent ici un professeur de bonne volonté. Mais la cloche sonne, tout le monde va se réunir dans la grande salle transformée en chapelle. Tous les jeux cessent, c'est la règle: Aut bibat, aut abeat, comme disaient les anciens dans leurs festins. Mais nos jeunes gens ont garde de s'en aller; après le court exercice qui composera le sa­lut, ils entendront une causerie familière de notre directeur; c'est un récit de voyage, un avis important, la réfutation d'un de ces préjugés / religieux qui courent les ateliers et les bureaux. 82 Après cette réunion générale, voulez vous, tandis que les jeux re­prennent, assister à la conférence de charité qu'ont formé trente des plus dévoués de nos jeunes gens, et que l'un d'eux préside? Cette conférence se charge de visiter quelques familles malheureu­ses, vous verrez comment avec de petites bourses, on parvient enco­re à faire quelques aumônes et à consoler quelques misères. Mais ne croyez pas la journée finie. Je vous ai dit que c'était aujourd'hui jour de fête. Les enfants du Patronage vont s'en aller, mais les mem­bres du Cercle vont aller dîner et reviendront. Quel est le programme de ce soir! Peut-être un punch rendu par le directeur aux jeu­nes gens qui lui ont souhaité la bonne année, avec assaisonnement de chansons et de bons avis discrètement intercalés; la fanfare sera de la fête. Peut-être un simple thé avec une conférence d'un mem­bre du comité protecteur, ou bien une scène dialoguée, jouée par quelques jeunes gens du Cercle … Trois ou quatre fois par an, nous avons nos représentations dramatiques, qui essayent d'être elles-mê­mes un enseignement, et d'inculquer à l'auditoire des idées saines et de généreux 83 sentiments; / c'est Georges l'ouvrier ou le sujet si national des Loueves pontificaux à Patay. Aristote serait content de nous, puisque ce n'est qu'à sa fameuse «purifications des senti­ments» que sert chez nous l'art dramatique. Au mois d'août, la réu­nion a pu se tenir dans la cour; les parents de nos jeunes gens étaient invités; l'assemblée était honorée de la présence de M. l'archiprêtre, de M. le Sous-Préfet, du M. le Président de la Société in­dustrielle, etc… On a distribué aux plus méritants des livrets d'hon­neur qui dans toutes les villes où leur travail pourra les appeler, leur serviront de recommandation auprès des œuvres analogues … Et maintenant, jugez et concluez!… Vous trouvez peut-être une certai­ne naïveté à ceux qui espèrent renouveler en quelque temps la face de la terre: soit, et cependant, quand Dieu le veut, cela arrive, com­me vous pouvez le voir pour l'organisation chrétienne de l'union du Val-des-Bois. Mais ne pensez-vous pas que c'est un devoir de sou­tenir une œuvre qui travaille pour sa modeste part à ce renouvelle­ment que la grâce de Dieu peut amener un jour? Figurez-vous une cité où, entre patrons et ouvriers, il y aurait une émulation généreux de conscience, de / 84 justice, de charité, de dignité morale, de bonnes moeurs, de dévouement à la chose publique, de sollicitude pour les infortunes privées, d'un mot, de christianisme. Ne serait-ce pas l'âge d'or de l'industrie et le dernier mot de l'économie politi­que? Où le travail serait il plus régulier, la production, plus abon­dante, les crises mieux évitées !…»

Notre bon secrétaire décrit assez complètement la journée du di­manche à l'Œuvre et laisse supposer ce qu'elle exigeait de sollicitu­de et d'organisation. Il omet encore quelques réunions spéciales: celle des dignitaires et celle des nouveaux, qui avaient à recevoir une formation spéciale.

L'appui que nous accordait le monde officiel ne devait pas durer toujours. Les choses se gâtaient en politique. La droite du parle­ment était en nombre pour faire la monarchie, mais elle se divisa en légitimistes et orléanistes. Le duc de Broglie joua là le rôle capi­tal, il fit échouer les projets de fusion. Il ne restait plus qu'à voter la république, c'est ce qu'on fit sur la proposition de M. Wallon. Mais une grande partie de la droite ne se rallia pas. Dès / lors elle deve­nait un parti d'opposition au pouvoir, un parti 85 de révolution. Le peuple voulait la république, il le montra dans toutes les élections qui suivirent. Le clergé et les conservateurs en faisant opposition aux tendances républicaines du peuple, éloignèrent celui-ci de la religion, et celle-ci ne tarda pas à perdre tout le terrain que lui avaient fait gagner les épreuves de 1870.

Nous avions à l'œuvre trois ou quatre fois l'an des fêtes excep­tionnelles. C'était surtout à l'occasion des jours gras, de la S-Léon et de la S-Nicolas.

Des 1873, on avait représenté «Un ménage d'apprentis» (mora­lité); Le dernier jour de l'option, «épisode alsacien» par H.Baju.

En 1874, nos jeunes gens jouèrent «Georges l'ouvrier, drame en trois actes; «A bon chat, bon rat», proverbe en un acte; «Baldini», épisode d'un voyage en Italie, drame en trois actes; «Les Zouaves pontificaux à Patay», pièce patriotique.

En 1875, on joua en février: «Maxime, ou l'enfant du prolétaire», drame en trois actes; en mai, pour 1'installation de Mgr Mathieu, 86 «Fabius ou les martyrs», drame / tiré de Fabiola.

Je devenais préparateur, souffleur, machiniste. Cela me deman­dait beaucoup de temps et de patience.

Nous donnions les pièces deux fois, pour nos bienfaiteurs et pour les parents de nos jeunes gens. Nous demandions aux bienfaiteurs 1 f. d'entrée et on faisait une quête. Il y eut des soirées qui nous rapportèrent 300 ou 400 francs. Je donnais pendant un entr'acte un compte-rendu de l'œuvre . Ces soirées édifiaient et nous atta­chaient la population.

Le 6 mars s'accomplit un événement qui devait avoir une grande importance pour le cours de ma vie, c'est la mort du P.Freyd, mon saint directeur. Je le perdais au moment où j'aurais eu le plus besoin de lui pour les grandes décisions que j'avais à prendre.

Les journaux français de Rome et de Florence annonçaient ainsi sa mort et ses funérailles:

«Le Saint Père vient de perdre un de ses plus fidèles serviteurs, la France un de ses religieux les plus dignes de respect: le 87 T.R.Père Melchior Freyd, de la Congrégation / du Saint-Esprit, recteur du Séminaire français, a quitté cette vie pour aller jouir - nous n'en doutons pas - du prix de ses vertus sacerdotales.

«Notre coeur nous dit de pleurer, mais notre foi nous dit d'espérer. Dieu n'appelle pas à lui des âmes si pures, sans un dessein de miséricorde pour elles et pour le monde qu'elles abandonnent, - pour elles parce qu'il les glorifie, pour le monde, parce qu'elles continuent à le servir avec plus d'efficacité dans l'autre vie par leur intercession.

«Le P.Freyd était un modèle achevé de douceur et de fermeté. On faisait mieux que l'aimer, on le respectait, on l'admirait. Dans la direction des consciences, il était un vrai maître, plein de sagesse et de bon conseil. Dans son séminaire, il se montrait d'une paternité angélique et donnait les exemples constants d'humilité et de piété. Autant il était indulgent aux autres, autant il était sévère à lui-même.

«Notre Saint Père le Pape avait la plus grande confiance en lui et le consultait souvent pour les affaires de France, à cause de la sûreté de son jugement et de la pureté de son amour pour l'Eglise../

«La Providence lui a épargné les douleurs d'une longue maladie 88 comme s'il était mûr pour les jouissances éternelles. Au bout de trois jours il a été emporté par une fluxion de poitrine, qu'il avait contractée en assistant aux funérailles de M.Siméoni, père du non­ce de Madrid.

«Toute la colonie française est en deuil et rend à la mémoire du Père Freyd les hommages du plus tendre respect…»

Voici quelques notes sur ses derniers moments:

«Le vendredi 5, vers midi, l'état du bon Père s'est considérablement aggravé. Cependant il conservait encore l'usage de ses facultés, et il a profité de ces derniers instants pour se confesser au Rév. Père Brichet. Dans l'après-midi, le délire a commencé et vers la tombée de la nuit, le mal a fait des progrès si effrayants qu'on a jugé que tout espoir était perdu. A 7 heures 1/2 avec le salut du, Très-Saint Sacrement donné dans l'intention du malade, on lui a donné le saint Viatique, après quoi on lui a administré l'extrê­me onction. Lorsque le Saint Sacrement de l'Eucharistie lui a été apporté, il est sorti de l'état de somnolence où il était tombé, et 89 il a reçu son Dieu avec les sentiments de piété douce / et profonde qui l'ont distingué toute sa vie … Il n'a cessé d'ailleurs durant tout le cours de sa maladie de prier, et même dans son délire il invoquait la sainte Vierge et récitait les textes des Saintes Ecritures dont il s'était nourri toute sa vie. Il est mort comme il a vécu, en priant; et sa mort a été aussi édifiante que toute sa vie…

«Les élèves du Séminaire français ont été admirables de dévoue­ment dans cette douloureuse circonstance. Ils aimaient le R.Père Freyd comme un père; aussi lui ont-ils prodigué jusqu'au dernier instant tous les soins de l'amour filial. C'était à qui se proposerait pour passer les jours et les nuits à son chevet. Ils entouraient tous son lit durant les heures de sa longue agonie, et leurs larmes indi­quaient assez la profonde douleur dont ils étaient pénétrés.

«Dans cette douloureuse circonstance, les RR.PP.Dominicains, qui habitaient le Séminaire français depuis qu'ils avaient été expul­sés de leur couvent de la Minerve, ont été admirables de dévoue­ment. C'est le R.P.Zigliara, maître des novices dominicains qui a donné au moribond le saint Viatique et qui lui a administre l'Extrême-Onction…/

90 «Notre Saint Père le Pape Pie IX avait pour lui une affection toute spéciale et lorsqu'on lui a annoncé que son état était dése­spéré, Sa Sainteté s'est écriée avec douleur: «Oh! c'était un saint! Il sera bien regretté! Il laissera ici un vide.» C'est le plus bel éloge qu'on pût faire du vénérable défunt. Sa Sainteté lui a envoyé dès vendredi soir la bénédiction apostolique in articulo mortis. Le lende­main, Pie IX a chargé Sa Grandeur Mgr de la Rochelle de transmet­tre au moribond une nouvelle bénédiction…»

«Les obsèques ont été célébrées le 9 dans la chapelle du séminai­re, qui avait été dans son entier recouverte de riches tentures noires et blanches, bordées de larges bandes d'or. Ce sont les séminaristes qui ont fait les frais de cette splendide décoration. Ils ont voulu donner à leur père bien-aimé une marque éclatante de leur amour filial, en honorant après sa mort avec une pompe presque royale ce­lui qui fut durant sa vie un modèle de modestie et d'humilité.

«La messe de Requiem a été chantée par Mgr Renaldini, l'un des prélats attachés à la Congrégation de la Propagande, dont le P.Freyd / était Consulteur. Mgr Thomas, évêque de la Rochelle a fait l'absoute. 91 L'assistance était aussi nombreuse que choisie. On a remarqué: M. et Mme de Corcelle et les secrétaires de l'Ambassade; le cardinal Pitra; Mgr de Rayneval et les chapelains de S.Louis; un grand nombre de prélats; les Pères Cardella, Franzelin et Ballerini.

On avait gravé sur la bière l'inscription suivante: Reverendus Pater Melchior Freyd, seminarii gallici de urbe moderator et exemplar.

Je recevais bientôt un appel ainsi conçu: «Monsieur et cher con­frère, Vous connaissez déjà le douloureux événement qui vient de nous frapper. Notre chagrin, nous en sommes persuadés, est par­tagé par tous ceux qui ont eu le bonheur de vivre sous la paternelle direction du R.P.Freyd et d'être formés à la vie sacerdotale par un guide si sage et si aimé. Assurés de répondre à vos sentiments, nous vous soumettons le projet d'offrir à notre père un dernier témoi­gnage de reconnaissance et de filial attachement, en nous unissant tous pour élever un pieux monument sur la tombe où il repose…» Les Elèves du Séminaire français.

J'envoyai ma souscription. /

Un beau monument fut élevé par le sculpteur Carimini, non loin 92 du monument des Zouaves; mais plus tard la dépouille du P.Freyd devait être transportée dans une chapelle commune aux Congrégations françaises. Le P.Angelini avait composé cette belle inscription.

Hic in pace quiescit

Melchior Freyd

Sacerdos

Domo argentorato

E societate Sancti Spiritus

Et cordis immaculati Mariae Annos XX seminarium gallicum in Urbe Moderatus est Summa in eo virtus et virtute Amplificata auc­toritas Paternus in sibi concreditos juvenes animus Ardens studium in rem catholicam Et Petri sedem Decessit omnium qui de virtute Poterant judicare Commendatione et lacrymis Prid.non.Mart.A.MDCCCLXXV A.N.P.M. L V. Alumni patris optimi praesidio orbati Collacrumantes P.

93 J'étais un de ceux qui perdaient le plus. Le P.Freyd avait pour moi une affection paternelle et même une véritable amitié. Sa mort me laissait tout désemparé.

Les 10 et 11 mars se tint à Notre Dame de Liesse l'Assemblée des œuvres catholiques du diocèse de Soissons. Quelles belles journées! Ce fut le meilleur moment de mon ministère dans le diocèse.

Je préparais ce congrès depuis six mois, avec l'assentiment et l'ap­pui de l'évêché. J'avais fait une enquête complète à l'aide de que­stionnaires envoyés aux curés, sur l'état des œuvres et la vitalité des paroisses.

J'avais envoyé sous la signature du P.Hannus (curé de Liesse) et la mienne, une lettre d'invitation dont voici le résumé:

«Plusieurs diocèses ont déjà tenu des réunions dans le but de généraliser les résultats des Congrès catholiques qui ont eu lieu ces dernières années à Paris, à Nantes et à Lyon. Mgr l'évêque de Soissons désire qu'une assemblée de ce genre se tienne prochainement à Soissons… Le Bureau diocésain prend l'initiative de cette réunion, de laquelle nous espérons de si heureux fruits…

«Un des principaux résultats de cette réunion / sera d'encourager 94 les œuvres des campagnes, plus difficiles peut-être mais non moins nécessaires que celles des villes. L'esprit chrétien et la pratique religieuse se perdent dans nos campagnes; la corruption des villes y a pénétré. Des Associations chrétiennes y ramèneront la foi avec les convictions sérieuses et l'énergie du devoir…

La question de l'usine donnera à cette assemblée un grand intérêt. L'industrie nous envahit: faudra-t-il nécessairement acheter ses avantages matériels au prix de la démoralisation de nos popula­tions ouvrières? Non, l'usine chrétienne n'est pas un rêve irréalisa­ble; nous en avons des types admirables où, grâce à un ensemble d'œuvres et d'institutions diverses, on a pu faire revivre la vigueur, de la foi chrétienne, les coutumes des familles honorables, et avec le bonheur du devoir accompli, l'esprit d'ordre et d'économie qui assure la prospérité de l'avenir. Penser à supprimer l'usine serait une utopie ridicule; il faut christianiser l'usine. Notre réunion diocésaine fera appel à tous les industriels pour les engager à pren­dre les moyens qui ont abouti ailleurs à de si merveilleux résul­tats…»

Deux cent cinquante prêtres et laïques répondirent à notre ap­pel, tout ce qu'il / y avait d'hommes un peu agissants et zélés dans 95 le diocèse.

Nous avions été téméraires en fixant la réunion au 10 mars, mais la Sainte Vierge nous ménagea un beau soleil et une température douce.

M.Fabbé Legrand, vicaire général, nous présida. Près de lui, avec moi, prirent place au bureau: M.Fabbé Mimil, délégué de Mgr l'ar­chevêque de Reims; le R.P.Marquigny, rédacteur des Etudes reli­gieuses; M.M. de la Tour du Pin, commandant d'Etat-major; René de Fougerolles, délégué du Bureau Central de l'Union des Œuvres; Paul de Hennezel, membre du comité de l'Œuvre des cercles.

MM. Ply, curé d'Evigny et Delaplace, curé de S.Vaast de Soissons, faisaient fonction de secrétaires.

Nous avions espéré la présence de Mgr de Ségur et de M.de Mun. Empechés de venir, ils nous écrivirent de bonnes lettres.

Mgr de Ségur nous disait: «Messieurs, un des membres adjoints du Bureau Central de l'Union des Œuvres ouvrières veut bien me remplacer auprès de vous et porter à votre assemblée, avec l'hom­mage de nos plus vives sympathies, l'expression de mes regrets. 96 J'espérais, / en effet, pouvoir me rendre à Liesse et demeurer au milieu de vous pendant ces deux précieuses journées. J'en suis malheureusement empêché et je vous prie de vouloir bien agréer mes excuses.

«L'objet principal de notre grande Union des œuvres ouvrières catholiques est de rapprocher les uns des autres les hommes de foi et de dévouement, soit ecclésiastiques, soit religieux, soit laïques, qui, d'un bout à l'autre de la France, se donnent avec zèle et amour à toutes les œuvres qui peuvent sauver les âmes des pauvres ou­vriers .

«L'isolement les eût découragés et eût stérilisé leur dévouement. L'union qui fait la force, relève leur courage si souvent mis à l'épreuve, et, fortifiés par l'exemple et par la parole de leurs frères d'armes, ils redoublent d'ardeur pour le salut des apprentis, des jeunes gens et des ouvriers.

«Notre sainte Union, à laquelle je vous demande à tous de don­ner votre concours et celui de vos œuvres particulières, embrasse sans exception toutes les associations chrétiennes, toutes les œuvres petites ou grandes, qui ont pour but la persévérance religieuse des enfants du peuple et des travailleurs.

«Elle ne s'occupe point de leurs méthodes particulières; elle re­specte absolument et leur / liberté et leur autonomie; elle dit 97 seulement à tous ceux qui les dirigent: «Unissons-nous dans la cha­rité de Jésus-Christ et dans le zèle des âmes, apprenons à nous con­naître et à nous aimer, mettons en commun les lumières de notre expérience, et faisons part à nos confrères de tout ce qui peut les ai­der à réussir dans la fondation et la direction des œuvres; soute­nons-nous les uns les autres dans cette grande croisade de la foi et de la charité catholique, afin de conserver à l'Eglise et à la patrie ce pauvre peuple que l'enfer cherche à leur ravir.»

«Aucune œuvre, du moment qu'elle est chrétienne, ne doit de­meurer étrangère à l'Union: patronages d'apprentis, sociétés de jeunes ouvriers ou de jeunes commis, cercles catholiques d'ou­vriers, cercles de militaires ou de marins, sociétés de S.François­-Xavier, associations chrétiennes dans les usines, œuvres paroissia­les, œuvres générales, petites œuvres rurales, grandes œuvres des villes, etc., l'Union n'exclut personne.

«Son esprit est catholique avant tout, catholique tout court, et sa première loi est l'obéissance la plus entière, la plus pratique à la très sainte autorité du Souverain Pontife et de NN.SS. les évêques. /

«J'ose vous recommander, Messieurs, la lecture attentive et 98 suivie du Bulletin que le Bureau central de l'Union publie chaque semaine. Rien de plus utile, ce me semble, pour les hommes d'œuvres, pour les directeurs et aumôniers de nos chères associations.

«Quant aux grandes œuvres de l'usine, elles se recommandent d'elles-mêmes, aussi bien que l'Œuvre des Cercles; et vous aurez le bonheur d'en posséder au milieu de vous les nobles représentants.

«Que le Sacré-Cœur de Jésus bénisse vos travaux et vos efforts, chers Messieurs? Je regrette de tout mon cœur que l'ébranlement de ma santé me prive de la joie que je me promettais à Liesse; la prière suppléera, je l'espère, à la présence.

«J'ai l'honneur d'être votre serviteur, votre confrère et votre ami en l'amour de N.S. et de la Très Sainte Vierge Marie, à qui gloire et bénédiction.»

Paris, 8 mars 1875

+ Louis Gaston de Ségur

Chanoine évêque de S.Denis

Président du Bureau central

Cette lettre révèle bien Mgr de Ségur avec toute sa piété, toute sa foi, toute sa bonté. Il a fait revivre parmi nous S. François de Sales et Fénelon. /

99 M. de Mun m'avait écrit:

«Monsieur l'abbé, je me fais un devoir de venir vous exprimer personnellement le regret que j'éprouve de ne pouvoir me rendre au congrès dont vous avez pris l'initiative de concert avec le R.P.Hannus à Notre-Dame de Liesse. J'aurais été bien heureux d'apporter tout le concours dont j'aurais été capable aux travaux de cette assemblée, et aussi, de me retrouver dans ce sanctuaire bien-aimé où j'ai goûté de si profondes et si salutaires émotions.

«Dieu n'a pas permis que cette joie me fût réservée, et en m'im­posant d'autres devoirs qui me retiennent ici, il n'a pas voulu que je fusse avec vous autrement que par le cœur et par la prière.

J'y serai du moins ainsi, tout entier, et je m'unirai de loin à vos généreux efforts.

«M. le commandant de Parseval, qui s'est spécialement chargé de la propagande et de la direction de l'Œuvre des Cercles dans la zo­ne où se trouve compris Notre-Dame de Liesse,ira représenter cette œuvre au congrès et j'ai la confiance qu'il en rapportera des fruits abondants. Déjà, la récente constitution du comité de Saint­-Quentin est un gage des / bénédictions dont la Providence s'apprê­te 100 à nous combler et j'y trouve en même temps un témoignage nouveau de votre ancienne et fidèle sympathie pour notre œuvre.

«Permettez-moi, monsieur l'abbé, de vous en remercier, et en vous priant de nous continuer les marques de votre bienveillance,de me dire avec respect, votre humble et obéissant serviteur.

«Paris, 9 mars 1875.

A. de Mun

Secrétaire général de l'Œuvre des Cercles.

- Le congrès entendit une série de rapports bien faits, bien écrits et assez pratiques.

M. Demiselle, sur les Œuvres centrales: Bureau central de l'Union; Comité de l'Œuvre des Cercles; Conseil central des Conférences de S.Vincent de Paul;

M. Prévot, sur la Presse: Bibliothèques, Propagande des bonnes lectures;

id. Sur les sociétés de secours mutuel.

M. Harmel, sur les œuvres de l'usine;

M. Demiselle, sur les patronages d'enfants et d'apprentis;

M. Bahin, sur l'œuvre du dimanche;

M. Decaux, sur les conférences de S.Vincent de Paul; /

101 M. Filliette, sur les cercles;

M. Palant, sur les anciennes confréries et associations.

Je lus en deux fois mon rapport général sur l'état des œuvres dans le diocèse. C'était une véritable enquête sur ce pauvre diocèse, et par induction sur l'état religieux de la France.

C'est un chapitre de notre histoire religieuse. Je vais le reprodui­re en partie.

«Ma tâche, comme secrétaire du Bureau diocésain, est de vous rendre compte de l'état des œuvres et en particulier des associa­tions d'hommes dans notre diocèse, d'après les réponses qui ont été faites au questionnaire envoyé au nom de Monseigneur…

«Mon rapport sera nécessairement défectueux en plus d'un point, car un assez grand nombre de réponses au questionnaire nous ont manqué, sans doute à cause du manque d'associations d'hommes dans un certain nombre de paroisses et du peu d'espoir d'arriver prochainement à en établir, à cause des difficultés qu'on s'exagère peut-être.

«Vous verrez qu'il y a beaucoup à faire à cet égard dans notre cher diocèse. Mais la grandeur de la tâche, loin de vous abattre, 102 vous fera / comprendre l'urgence d'une action énergique et fortifiera vos résolutions.

«Je décrirai sommairement ce que nous possédons déjà en fait d'œuvres de chaque espèce, et ce chapitre assez consolant vous fe­ra voir que tout n'est plus à faire, que le ferment est dans la masse et que nous avons déjà chez nous quelques œuvres modèles qu'il sera facile d'imiter…

1. Quelle est la grandeur du mal ?

«Ce chapitre est un de ceux qu'on n'aborde que devant une assemblée comme celle-ci, composée d'hommes de dévouement. Pour d'autres ce serait un motif de perdre courage et de reculer de­vant la grandeur de la tâche. Pour vous, ce sera un stimulant énergi­que. Vous savez que l'honneur grandit avec l'importance de l'obsta­cle vaincu; et la gravité du péril, loin de vous décourager, double vos forces et vous porte à recourir à des moyens plus puissants.

«Voici donc les impressions de tristesse et parfois de décourage­ment qui nous arrivent de plus de quarante paroisses du diocèse.

- 1° Difficultés qui résultent de l'état général des paroisses.

«Un curé nous écrit: «Il n'y a plus de sève, plus de vie religieuse dans les pauvres âmes de nos contrées, autrefois si riches / en asso­ciations comme en monuments religieux.» 103

- Un autre: «Des préventions contre tout ce qui touche de près ou de loin à la religion ne laissent guère d'espoir, au moins prochain, du côté des hommes.» - Un autre: «L'esprit révolutionnaire compte trop d'adeptes et même de propagateurs ici. Nous n'avons que deux hommes vraiment chrétiens, dont l'un, vieillard infirme et sourd ne peut être un élément d'association et l'autre, par sa posi­tion, ne peut prendre d'initiative.»

- Un autre encore: «L'égoïsme et l'amour de l'argent sont de grands obstacles. Le peu de bons chrétiens qui restent sont trop avancés en âge pour penser à rien entreprendre.» - Dans une pa­roisse: «Les hommes les plus chrétiens ne remplissent pas le devoir pascal.» - Dans une autre: «Il n'y a pas d'hommes chrétiens, trois seulement, sur sept cents habitants.» - Dans une autre: «Quelques hommes à peine remplissent le devoir pascal, et la plupart sont étrangers à la paroisse par leur naissance.» - Un curé de canton ne compte que deux hommes qui s'approchent des sacrements à Pâques, et par caractère, comme par éducation, ils ne seraient pas disposés à faire davantage.» Ailleurs: «On ne connaît pas le diman­che, il n'y a de réunions qu'aux / danses nocturnes et au cabaret.» Un curé 104 nous dit: «Nous n'avons pas un seul homme chré­tien.» Un autre: «Si l'on entend par chrétiens des hommes qui s'ap­prochent des sacrements, je ne pense pas qu'il y en ait dans ma pa­roisse». Un autre encore: «Dans une paroisse où pas une femme n'assiste aux vêpres, y a-t-il lieu à des associations de jeunes gens ou d'hommes?»

«Voici une appréciation qui, sous une proposition originale, ca­che une situation bien triste: «Ne pouvant avoir mes paroissiens qu'à la saint-Antoine, fête patronale du pays, je me demande depuis longtemps s'il n'y aurait pas possibilité d'établir parmi les jeunes gens une association de S.Antoine, sur le pied de celle de S-Hubert. Je vais essayer…» Hélas dans ce faible reste de pratique religieuse n'y a-t-il pas encore plus de superstition que de foi?

- Un autre paroisse, dans ses beaux jours, compte deux hommes et une douzaine de femmes à la messe. Voici un rapport où perce quelque découragement: «Le curé n'a que la prière et l'administra­tion des sacrements, avec une instruction brève et seulement par occasion. Il n'obtient de respect que par sa conduite réservée et son amour pour la solitude !» /

105 Un autre cure s'écrie: «Triste! Triste! du côté des hommes et des jeunes gens. La mauvaise presse et les journaux impies sont recherchés avec avidité, les mauvais livres préférés aux bons. On se défie de ce qui vient du presbytère. Les réfutations irritent au lieu d'éclairer. Les sacrifices du curé pour propager les bonnes lectures passent pour intéressés et lui valent la haine des radicaux de l'en­droit. Que faire?» - Un curé a fait donner une mission, il y a quelques années. Dans la paroisse où il réside,les missionnaires ont été chassés; dans la paroisse annexe, le respect humain a empêché les fruits de la mission. Comme communions à Paques, dans la parois­se principale, il n'y a pas un seul homme et il n'y a qu'une seule femme. Dans l'annexe, pas un homme, environ trente huit fem­mes…» Voici une autre correspondance qui donne, avec quelques détails, la situation de la région la plus déshéritée de notre diocèse, la Brie: «Nous n'avons pas d'associations chrétiennes et je ne vois pas qu'il soit possible d'en fonder, présentement du moins. Il est excessivement rare que quelques jeunes gens ou quelques hommes assistent à la messe le dimanche. Il y a dans cette paroisse l'indiffé­rence / la plus complète et la plus invincible en matière de 106 re­ligion: c'est désolant. Excepté aux principales fêtes de l'année, il n'y a guère que cinq hommes à la messe le dimanche, et les mêmes personnes ne viennent presque jamais deux dimanches de suite. J'ai essayé de beaucoup de manières de les faire venir. Que faire? Impossible de les instruire à l'église. L'été ils n'y viennent pas; sous prétexte qu'ils n'ont pas le temps; l'hiver sous le prétexte qu'il fait trop mauvais et trop froid…»

«Pour compléter ce sombre tableau, permettez-moi de vous indi­quer les principales causes auxquelles un de nos correspondants at­tribue, non sans raison, le triste état dans lequel se trouvent la plu­part de nos paroisses rurales au point de vue religieux.

«Ce sont: 1° L'indifférence de la loi civile, sinon dans les textes, au moins dans l'application, relativement à la profanation du saint jour du dimanche. Cet abus est arrivé au suprême degré de la licen­ce: labourer la terre, semer, conduire les engrais dans les champs, tout cela se fait sans aucune espèce de honte. Les réclamations que nous faisons en chaire ne font qu'irriter, sans retenir personne.

2° L'établissement d'une foule de sucreries, / râperies, bascules. 107 Souvent ces usines sont de véritables écoles de démoralisation. Certains contremaîtres sont des athées qui, quelquefois s'en van­tent publiquement. On y travaille nuit et jour, dimanches et fêtes. Les jours de la Toussaint et de Noël même ne sont pas distingués des jours ordinaires.

3° La liberté illimitée d'ouvrir des cabarets. Une paroisse de mille âmes compte quatorze maisons où l'on débite de l'eau-de-vie. La belle loi répressive de l'ivresse n'est pas appliquée.

4° Les mauvais journaux achèvent d'égarer les esprits et d'en ôter les précieux germes de foi qui s'y trouvaient encore.

«Tel est l'état de la vigne du Seigneur, et si nous n'étions pas aujourd'hui réunis pour l'action, si nous avions le loisir de nous laisser aller aux impressions de notre cœur, nous redirions volon­tiers et avec trop d'à-propos les lamentations de Jérémie. - Devant cet envahissement de l'indifférence et du matérialisme, reculerons nous et cèderons-nous le terrain ? Non, ce ne serait pas chrétien. La croix est étendard de combat. Les apôtres ont vaincu d'autres obsta­cles. Nous rendrons ces populations au Christ, par l'éducation de l'enfance et par les missions. Les missions sagement 108 conduites / obtiennent de grands résultats. Il les faudra répéter plusieurs années dans la même paroisse. Il y faudra procéder graduellement et avec prudence. Dans certaines paroisses, il ne faudra prêcher d'abord que les dogmes du Credo et la morale du décalogue, en ré­servant pour une seconde ou une troisième année la pratique des sacrements … Il ne faut jamais perdre confiance dans le résultat de nos efforts. Le prix du sang de Jésus-Christ n'est pas épuisé.

«II. Difficultés provenant de l'industrie et spécialement de l'orga­nisation des fabriques de sucre.

«Il y a de la part de nos curés de campagne une plainte générale relative aux fabriques de sucre. Il y a là un péril qu'il importe de connaître, afin de voir s'il est possible d'y remédier. Voici quelques échos de ces plaintes. Un curé nous écrit: «L'abus toujours croissant du travail du dimanche dans les fabriques de sucre laisse peu de fa­cilité pour l'organisation des œuvres… Comment entretenir ces hommes et ces jeunes gens, empêchés d'assister aux saints offices et même à la messe des jours de fête? Comment les réunir, quand ils répondent: Si je ne vais pas aux betteraves, si je ne vais pas à la fa­brique, même le dimanche, il n'y aura plus d'ouvrage pour moi pendant l'hiver.» /

- Dans un doyenné: en hiver, les hommes sont tenus à la sucrerie, 109 ainsi que les jeunes gens. En été,tout le monde est aux champs.

- Dans une paroisse: il est difficile, pour ne pas dire impossible, d'obtenir de bons succès religieux et moraux, à cause des fabriques de sucre qui pullulent dans le pays et où l'on prend tous les ou­vriers sans distinction de sexe. - Un curé a fait à plusieurs reprises des efforts inutiles pour une réunion de persévérance. Les fabri­ques de sucre ou les filatures prennent un tiers des garçons de la paroisse, dès l'âge de 12 ans; un second tiers entre dans les fermes où l'on ne s'occupe pas de leurs âmes; quelques-uns à peine per­sévèrent un ou deux ans après leur première communion. - Dans une autre paroisse, après une courte persévérance, les enfants sont enlevés, les uns par les fabriques et les autres par les vanneries qui occupent là beaucoup d'enfants. Enfin une dernière plainte non moins triste: «L'établissement, depuis quatre à cinq ans, de trois fa­briques de sucre dans un voisinage très rapproché commence à nous faire beaucoup de mal, et à compromettre sérieusement le mouvement de régénération religieuse qui semblait promettre de si heureux fruits.

«Ces citations suffisent pour établir la situation./ Le 110 déve­loppement de l'industrie, à une époque d'indifférence religieuse a prodigieusement aggravé le désordre social. Si l'on n'y apporte remède, il est clair qu'il en résultera une démoralisation toujours plus grande de l'ouvrier, la décroissance de sa force physique et, avec l'impiété, l'esprit révolutionnaire et subversif de l'ordre social. Et comme je parle à des croyants, j'ai à peine besoin d'ajouter que ce travail ne produira qu'une prospérité éphémère, qui croulera par des événements inattendus que la Providence aura ménagés. Nous chercherons le remède en étudiant la douzième question du programme … On pourra citer comme modèle un fabricant de sucre de l'Amiénois, qui suspend la fabrication le dimanche pendant douze heures, au prix de sacrifices pécuniaires dont il sera sans doute dédommagé par la Providence.

III. Insuffisance du ministère paroissial ordinaire pour la persévé­rance des jeunes gens.

«Voici un fait capital qui ressort bien clairement des réponses au questionnaire du Bureau diocésain. Le ministère paroissial ordinaire n'obtient pas la persévérance des jeunes gens. Les causes en peuvent être multiples. La mauvaise éducation, la vie de cabaret, la presse impie, l'esprit révolutionnaire, le travail du dimanche, / 111 la disparition des anciennes confréries, et peut-être quelque découragement qui nous a fait reculer devant la difficulté, en sont sans doute les principaux motifs. Ce que je veux établir surtout, c'est que le fait est constant, et, à lui seul, ce fait légitimerait cette réunion et serait une réponse péremptoire à toutes les objections que l'on oppose au développement de nos œuvres.

Voici une série de témoins…» Les jeunes gens cessent de venir à l'église aussitôt la première communion, pour la raison qu'ils sont, sans délai, appliqués à certains travaux … Rien de plus désolant et de plus décourageant pour un curé. Il nous faut christianiser les enfants avec d'autant plus de peine, qu'ils nous arrivent sans aucun sentiment religieux, et avec la certitude que nous n'obtiendrons au­cun résultat. Nous croyons que ces pauvres enfants font bien leur première communion; mais le travail du dimanche est pour eux le coup de mort. Je vous écris ces mots avec les larmes aux yeux et la plus amère tristesse dans le cœur.»

- Voilà bien le mal décrit dans toute sa plénitude. Ecoutez d'autres témoins: «Dans une cure de canton, la plupart des jeunes garçons quittent le pays après la première communion, mais ceux qui y 112 restent ne viennent pas à l'église, même aux / quatre grandes fêtes de l'année.» Ailleurs: «la discipline étant nulle dans l'école et dans la famille, les enfants sont sauvages et sans frein.» - «Quant aux garçons, dit un autre rapport, il est déjà très difficile au curé de les avoir pour les préparer à la première communion. Un bon nombre travaillent à la fabrique de sucre ou à la culture avec leurs parents, le dimanche. L'année même qui précède leur première communion, on ne peut les avoir régulièrement au catéchisme, ni à la mes­se, même en les menaçant de les refuser pour la première commu­nion; c'est à prendre ou à laisser.» - Ici, les jeunes gens après leur 'première communion restent étrangers à toute pratique chrétien­ne. - Là, ils ne remettent que rarement les pieds à l'église après leur première communion faite. - Un cure dit que chez lui, il n'y a rien à faire, même auprès des enfants, qui ne fréquentent les sacrements qu'autant qu'ils vont à l'école…

- Il est inutile de multiplier ces témoignages. Nos confrères ont amplement prouvé que les conditions ordinaires du ministère pa­roissial sont insuffisantes pour assurer la persévérance des jeunes gens. Ils ont prouvé, par là-même, la nécessité de nos œuvres, qui disposent de mille moyens pour arriver à ces résultats: / attraits 113 des jeux, lien des associations, appât des récompenses, émulation, habitudes de piété, etc. Le travail du dimanche n'est pas un obstacle insurmontable. Commencez des réunions du dimanche pour vos jeunes gens et bientôt vous aurez des auxiliaires puissants pour obtenir dans vos paroisses le repos du dimanche. Vous en au­rez fait comprendre la nécessité à vos jeunes gens, vous aurez con­vaincu leur raison, gagné leur cœur, excité leur désir par les moyens divers dont vous disposez et bientôt ils prieront leurs pa­trons, ils supplieront leurs parents de leur permettre d'aller à la messe. Ils quitteront, s'il le faut, avec le consentement de leur famil­le, un patron trop exigeant. Votre œuvre établira dans ce sens un courant d'idées et d'habitudes qui peut-être amènera la réforme de votre paroisse. Vous aurez réalisé la pensée qu'exprima le Souverain Pontife lui-même, dans un des Brefs admirables par lesquels il a en­couragé nos œuvres. Les enfants de ces œuvres seront devenus eux-mêmes des apôtres dans leurs familles et dans vos paroisses.

III. Catéchisme de persévérance; Œuvres de persévérance; Patronages.

Le fait est certain, nos rapports l'attestent, les jeunes gens 114 ne persévèrent ordinairement que là / où sont établis des catéchi­smes de persévérance. Sans eux, la première communion est aus­sitôt oubliée que faite, la semence jetée ne germe pas.

Sans doute les difficultés signalées par vous sont grandes; le natu­rel des enfants, les usages, l'éducation, le travail du dimanche, tout semble s'opposer à votre zèle. Cependant ces catéchismes sont pos­sibles, même dans les campagnes et vous nous en donnez la meil­leur preuve, car vos rapports nous signalent cette institution dans une quarantaine de paroisses… Il a fallu déployer toutes les indu­stries du zèle et tous les moyens d'émulation, en créant des di­gnités, en distribuant des récompenses, en organisant des dialo­gues, des conférences, des fêtes auxquelles on convie les familles … Si vous ne l'avez pas fait, mettez-vous à l'œuvre et si vous aimez à trouver la voie tracée d'avance, par des conseils et des ren­seignements pratiques, procurez-vous un volume précieux de Mgr Dupanloup intitulé: l'Œuvre par excellence, ou entretiens sur le catéchisme…

Les catéchismes sont nécessaires, mais insuffisants. Pour qu'ils aient tout leur effet, il faudrait que la journée du dimanche fût complétée par l'assistance aux offices et par les pures distractions de la famille et de l'amitié chrétienne … mais tout cela a disparu 115 de nos moeurs. / C'est pour y pourvoir que surgissent partout les œuvres de persévérance. Dans les villes, ce sont des Patronages) ou des Œuvres de Jeunesse avec une organisation complète, un lo­cal approprié, des réunions de tout le dimanche, quelquefois une chapelle spéciale, et tout un ensemble d'institutions, des congréga­tions de zélateurs, une bibliothèque, une caisse d'épargne, un orphéon, des fêtes, des cours et conférences. Nos principales vil­les, St-Quentin, Soissons et Laon, possèdent des œuvres importan­tes qui se rapprochent de cet idéal (item, Liesse et Sains). Dans les campagnes, les œuvres de persévérance sont plus simples. Elles ont ordinairement pour asile le presbytère ou l'école libre. Elles réunis­sent les jeunes garçons pendant les soirées du dimanche, et elles ajoutent au catéchisme de persévérance ce qui lui manquait: l'at­trait de jeux innocents, l'expansion, le lien de l'association, des ha­bitudes d'éducation chrétienne … Tout cela est réalisable et dix pa­roisses de notre diocèse possèdent ces œuvres si utiles. - Pour ter­miner ce chapitre, signalons le modèle des directeurs d'œuvres de jeunesse et le livre nécessaire à ces directeurs, je veux parler de M.Allemand, / de sainte mémoire, fondateur de l'œuvre de la jeu­nesse à 116 Marseille, et de sa vie, écrite par M.Gaduel, vicaire général d'Orléans. Voulez-vous devenir un bon directeur d'œuvres et fonder une œuvre durable, méditez ce livre et faites en votre va­de-mecum.

IV. Mon rapport général parlait ensuite des Conférences de S.Vincent-de-Paul, des Sociétés de secours mutuels, des associations de musique vocale ou instrumentale, des sociétés d'archers ou con­fréries de S.Sébastien, des Congrégations et confréries et enfin des Cercles catholiques.

Je concluais par ces mots: «Puisse notre assemblée élever sur ces bases un splendide édifice formé d'œuvres nombreuses, unies par le ciment de la religion, pierres vivantes, comme celles de l'Eglise de Dieu, et comprenant, depuis les fondations jusqu'au sommet, la jeunesse, l'âge viril, les campagnes et les villes, la classe ouvrière et la classe dirigeante; maison mystique et spirituelle, dont Notre-­Seigneur Jésus-Christ soit le seul et vrai maître.

- En réalité, ce congrès n'a pas été stérile. Il a laissé un ferment qui a provoqué d'autres congrès et qui a / fomenté dans ce 117 pauvre diocèse un certain nombre d'œuvres et une assez grande activité pour la diffusion de la bonne presse.

Nous avions le 12 mars les prières publiques à l'occasion de l'ou­verture des Chambres. Ces prières se faisaient solennellement, avec assistance des autorités, sur l'invitation du Ministre des Cultes et conformément à l'article ler de la loi constitutionnelle du 16 juillet 1874. C'était la vie sociale chrétienne. La nature et le bon sens indi­quent qu'une nation doit prier et rendre hommage à Dieu. Mais depuis 20 ans nous sommes descendus au-dessous des peuples sau­vages. La punition viendra, prions Dieu qu'il l'adoucisse.

1875 ! c'était l'année du grand jubilé. Pie IX ne pouvait pas ou­vrir les portes saintes à Rome, où la paix était précaire. Il accorda ce­pendant le jubilé à toute l'Eglise par l'Encyclique Gravibus Ecclesiae, du 24 décembre 1874.

«Nos malheureux temps ont suivi leur triste cours, disait Pie IX, et nous sommes arrivés aujourd'hui à la soixante quinzième année, du dix-neuvième siècle, date sacrée qui, d'après la sainte 118 cou­tume de nos ancêtres / et la sage institution des Pontifes romains, doit être marquée par la solennelle célébration du Jubilé universel. Avec quelle religieuse vénération l'on observait l'année du Jubilé à ces époques tranquilles où l'Eglise pouvait le célébrer dans la forme consacrée, les monuments de l'histoire, tant anciens que modernes, en rendent témoignage: toujours, en effet, cette année précieuse fut regardée comme une année d'expiation, salutaire pour tout le peuple chrétien, comme une année de grâce et de rédemption, d'indulgence et de pardon; de toutes les régions de l'Univers on ac­courait en foule à cette ville sainte, à ce siège de Pierre; et tous les fidèles, s'excitant aux devoirs de la piété, profitaient des moyens su­rabondants de grâce et de réconciliation qui leur étaient offerts pour le salut de leurs âmes.

Cette pieuse et sainte solennité, notre siècle lui-même en fut témoin: tels furent, en effet, l'empressement et la ferveur du peuple chrétien, quand Notre prédécesseur Léon XII, d'heureuse mémoi­re, annonça le bienfait du jubilé pour l'année 1825, que ce Pontife put à bon droit se féliciter de l'immense et continuel / concours 119 des pèlerins qui, pendant toute l'année, se dirigèrent vers cet­te ville de Rome, et s'y firent admirer par le splendide éclat de leur religion, de leur piété, de leur foi, de leur charité, en un mot de toutes les vertus. - Plût à Dieu qu'aujourd'hui notre situation et cel­le du monde civil et religieux fussent telles qu'après avoir été forcé, par le déplorable état des temps, d'omettre la solennelle célébra­tion du grand Jubilé de 1850, nous eussions cette année le bonheur de l'accomplir suivant les rites et coutumes que nos ancêtres avaient, de très longue date, l'habitude d'observer; mais, loin de di­sparaître, les graves difficultés qui nous empêchèrent alors d'indi­quer le jubilé, se sont encore, par la permission de Dieu, aggravées de jour en jour. Toutefois, pensant en Nous-même à tant de maux dont l'Eglise est affligée, à tant d'efforts ennemis qui veulent arra­cher des âmes la foi de Jésus-Christ, corrompre la saine doctrine et propager le poison de l'impiété; réfléchissant à tant de scandales qui s'exposent, de tous côtés, aux regards des chrétiens; voyant les ravages que fait partout la corruption des moeurs, et les ruines qu'amoncelle, dans sa marche / envahissante, ce hideux renverse­ment 120 de tout droit divin et humain, dont l'effet inévitable est d'ébranler dans les âmes le sens même du juste et du droit; considé­rant que, dans une telle accumulation de maux, c'est, pour Notre charge apostolique, un devoir plus pressant que jamais de soutenir et de fortifier la foi, la religion et la piété, de développer et d'ac­croître l'esprit de prière, d'exciter les pécheurs à faire une sincère pénitence et à changer de vie, de veiller à ce que les péchés qui ont mérité la colère de Dieu soient expiés par des œuvres saintes; son­geant enfin que la célébration du jubilé a principalement pour but de produire tous ces fruits: Nous avons pensé que Nous ne devions pas, dans les circonstances présentes, priver le peuple chrétien de ce salutaire bienfait, au moins dans la forme que permet l'état actuel des choses, mais que Nous devions, au contraire, lui redonner ainsi la force spirituelle dont il a besoin pour marcher chaque jour avec plus d'ardeur dans les voies de la justice, pour expier tous ses pé­chés, et pour obtenir de Dieu une miséricorde plus facile et un par­don plus abondant. - Que toute l'Eglise militante 121 de Jésus­ Christ écoute donc notre parole: / Pour l'exaltation de l'Eglise, pour la sanctification du peuple chrétien, pour la gloire de Dieu,; Nous indiquons, annonçons et promulguons, pour la durée de l'année 1875, le grand jubilé universel. En vue et à raison de ce jubilé, Nous suspendons et déclarons suspendue, de Notre autorité et de l'autorité de ce Siège Apostolique, l'indulgence en forme de jubilé que nous avions accordée à l'occasion du Concile du Vatican et Nous ouvrons aussi largement que possible ce trésor céleste des indulgences qui est formé des mérites, des souffrances et des vertus de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de la Sainte Vierge, sa Mère, et de tous les Saints, et dont la pleine dispensation nous a été confiée par le Sauveur du genre humain…»

Les encycliques de Pie IX étaient toujours dans un style noble et un beau latin, mais dans un ton triste. Elles étaient rédigées par Mgr Mercurelli.

Nous fîmes le Jubilé à St Quentin en accomplissant les visites pre­scrites aux églises. Je fis de mon mieux.

Notre vénérable archiprêtre, M.Gobaille, mourut le samedi saint, 122 27 mars, après huit jours de maladie. Le P.Jenner, prédicateur / du carême lui donna les derniers sacrements. J'assistais à cette mort, elle me fit une grande impression. C'était un saint prêtre et il mourait saintement, mais son entourage ne l'aidait guère. On son­geait plus à lui faire mettre ses affaires temporelles en règle qu'à lui suggérer des pensées surnaturelles. Il était mon confesseur plutôt que mon directeur. Il n'avait pas des vues bien larges, mais il avait la foi, la simplicité et l'esprit de mortification du vieux clergé. Sa divi­se était: «Dieu seul» et il la réalisait. Sa vie a été écrite par M. l'abbé Poindron sous le titre «Le saint prêtre peint par lui-même». Cette biographie est surtout basée sur des notes et des lettres de M.Gobaille. Elle est édifiante comme une vie de saint.

M.Mathieu, second vicaire, lui succéda. On l'installa solennelle­ment le 7 mai. Il donna un dîner à l'hôtel-Dieu où il invita l'admini­stration de la ville et les libéraux. C'était un esprit fort différent de M. Gobaille. Il était homme du monde, directeur très goûté de la bonne société et habile administrateur.

Il prit avec lui au presbytère M.Genty le premier vicaire. Il me fit nommer second / vicaire et directeur du Vicariat. M.Mignot 123 avait été nommé curé de Beaurevoir. Je pris la chambre de M.Mathieu au Vicariat.

J'étais allé dans le courant d'avril à l'Assemblée des Cercles à Paris. Quelle vie il y avait alors dans ces réunions. Nous étions de 500 à 600. On y procédait un peu militairement. Les rapports de zo­nes étaient comme des documents d'Etat major. Il y avait vraiment là l'élite de la France catholique. La plupart étaient royalistes; et si le Comte de Chambord était arrivé au pouvoir, il aurait trouvé là les cadres de son administration et de son armée. Après le vote de la constitution républicaine, il eût fallu que tout ce monde se ralliât, mais c'était demander l'héroïsme.

Le 13 juin, grande séance au-Patronage. Sous une tente dans la cour, nous avons le Préfet et toute l'aristocratie de la ville. Je lus ce compte-rendu:

Monsieur le Préfet,

Monsieur l'Archiprêtre,

Mesdames et Messieurs.

Dans les œuvres, Vous le savez, nous sommes toujours portés à re­garder en avant, et rarement nous avons le temps de nous arrêter 124 pour mesurer des yeux l'espace parcouru et pour décrire le / détail de la route.

Assurés que nous sommes d'être dans la voie, nous méprisons la méthode des théoriciens stériles qui chaque jour imaginent un plan nouveau de réforme sociale et jamais n'en arrivent à la pratique.

Cependant nous ne pouvons nous refuser à vous présenter, à cer­tains intervalles, l'ensemble de nos travaux, le but de notre action, sa marche et ses progrès, non point pour satisfaire une vaine com­plaisance, mais pour avancer d'un degré dans votre sympathie et pour nous assurer la continuation de votre bienveillance et de votre généreux concours.

C'est la tâche que j'entreprends, avec la confiance de faire ou­blier les défauts du récit par le mérite de la concision.

I. Notre but. - Permettez-moi d'abord de vous rappeler brièvement notre but. Trop de personnes se méprennent sur ce point et s'ima­ginent que nous n'avons d'autre ambition que de faire jouer honnêtement quelques enfants le dimanche. Nous portons nos vues plus haut. Notre but, c'est le salut de la société par l'associa­tion chrétienne. Nous invitons la classe dirigeante à remplir à l'égard 125 de l'ouvrier son devoir de direction et de protection qu'elle a / trop négligé. - Vous avez souvent formulé votre tristesse à l'aspect de notre état social. Vous avez déploré l'égarement des esprits, faussés par des doctrines perverses, et la corruption des, cœurs livrés à la haine et à la débauche. Nos œuvres ont la préten­tion justifiée d'apporter le remède à tous ces maux. Nos jeunes gens se nourrissent ici de doctrines saines, de sentiments charita­bles, de pensées d'union et de dévouement. Ceux qui sont vraiment nôtres et qui ont assez vécu de notre vie, ne sont pas seulement de solides chrétiens, mais ils savent encore pratiquer les vertus civiles et privées. Ils savent rendre justice à chacun. Ils sont tempérants et réglés dans leurs désirs et ils ont la force d'âme qui fait les hommes d'énergie et de sacrifice. Heureuse la nation qui n'aurait que de tels sujets!

C'est donc une œuvre sociale que nous faisons et c'est ce qui nous a valu les plus précieux encouragements. C'est pour louer et bénir nos efforts que le Souverain Pontife nous écrivait: «Nous féli­citons la société civile qui voit ainsi tant d'adolescents et de jeunes gens, non seulement arrachés au camp de ses adversaires,mais en­core préparés pour sa défense et maintenant disposés à lui former une génération laborieuse, honnête et vertueuse.» Oui, ce sera bien là / le caractère de cette génération. Elle sera laborieuse et ne 126 sacrifiera pas à un repos malsain les plus précieuses journées de la semaine. Elle sera honnête, elle en porte le témoignage sur son front. Elle sera vertueuse, car elle développe chaque jour en son cœur l'esprit de sacrifice et de dévouement.

- La société tout entière s'est donc émue et avec raison du mouve­ment créé par ces œuvres. Elle les a examinées et quand elle a vu le bien qu'elles font et les espérances qu'elles apportent à la patrie, el­le est venue à elles.

- C'est ainsi que les hommes les plus distingués et les plus émi­nents ont pris plaisir à connaître ces œuvres et à en présider les fê­tes. Magistrats, préfets, généraux, leur ont prodigué leurs félicita­tions et leurs encouragements; et aujourd'hui même nous sommes heureux et reconnaissants de posséder parmi nous les honorables représentants de l'autorité civile et religieuse dans le département et dans la cité.

- Et parmi ces marques de bienveillance qui nous sont accordées, pourrais-je ne pas signaler l'insigne honneur que notre bien-aimé, pontife Pie IX vient de décerner à notre cher Président. Sans dou­te, il avait mille droits à cette faveur, mais nous sommes autorisés / 127 à croire que son dévouement à notre œuvre a été pris aussi en considération et nous en sommes tout particulièrement touchés. A Pie IX donc notre reconnaissance et honneur à son chevalier.

Je comptais avoir à remercier encore aujourd'hui un représen­tant de ces autres chevaliers du dévouement et de la foi, un des no­bles officiers qui consacrent si généreusement leurs trop courts loi­sirs à propager ces œuvres de préservation et de vie chrétienne qui se nomment les Cercles catholiques d'ouvriers. Le devoir les appel­le ailleurs et nous prive de leur concours. M. le Commandant de la Tour du Pin, annoncé sur nos invitations, est retenu à Paris par la revue militaire qui doit avoir lieu aujourd'hui. - Mais le dicton po­pulaire sera une fois de plus justifié: A quelque chose malheur est bon. M. le chevalier Léon Harmel, le dévoué patron de l'usine du Val-des-Bois, le zélé propagateur des œuvres chrétiennes et écono­miques, l'ami des ouvriers, dont le grand cœur est resté à la hauteur des plus rudes épreuves, quand l'incendie a dévoré ses ateliers l'an dernier, M. Léon Harmel a bien voulu s'imposer la 128 fati­gue d'une longue route / pour venir nous parler de l'Œuvre des Cercles. Son nom vous est connu et il y a longtemps que vous admi­rez ses œuvres. Son dévouement d'aujourd'hui resserrera encore des liens de sympathie qui sont déjà anciens.

II. Nos moyens. - La forme de nos associations, c'est le cercle. Mais ce mot qui doit déjà une certaine noblesse à l'adoption qu'en ont faite divers instituts scientifiques, littéraires, artistiques, indu­striels ou autres, recevra de nos fondations une valeur et une di­gnité nouvelles.

Nos œuvres sont des institutions complexes, et qui cherchent à pourvoir à la fois et dans la mesure du possible à tous les besoins de l'ouvrier, à ses intérêts religieux, intellectuels et utilitaires. - Elles ont plus d'un trait des anciennes confréries et corporations sans présenter aucun de leurs inconvénients. Pour le côté religieux, nous avons notre modeste sanctuaire déjà cher à nos jeunes gens par sui­te des pieuses émotions qu'ils y ont ressenties. Nous avons les offi­ces et les instructions du dimanche et pour ceux qui ont un goût plus vif pour la piété des associations libres dont la conférence de S­.-Vincent-de-Paul est la plus vivante et la plus nombreuse. - Pour les avantages intellectuels, nous avons eu moins à faire ici qu'en beau­coup / de villes, grâce aux cours primaires 129 et spéciaux large­ment organisés par la municipalité et par la Société industrielle. Nous complétons cette action par une bibliothèque, par des confé­rences et par le choix même de toutes les occupations et de toutes les récréations de la maison, qui tendent à développer l'intelligence au lieu de la laisser ramper dans le terre-à-terre des distractions or­dinaires de l'ouvrier. - Pour les intérêts utilitaires de nos associés, nous avons une caisse d'épargne qui sollicite chaque dimanche leur modeste superflu et une sorte d'agence de placement qui nous per­met souvent de contenter à la fois les patrons et les ouvriers en les mettant en relations quand cela peut leur être utile.

- Ce serait ici le lieu de vous décrire avec quelque détail la vie intérieure de la maison, si cela n'avait été fait avec un soin si heu­reux par l'un de nos dignes secrétaires (M.Pluzanski) dans un rap­port que vous avez eu tous entre les mains. D'ailleurs, la petite say­nette qui est annoncée au programme et que nos jeunes gens vous donneront tout à l'heure vous représentera sur le vif cette vie de l'association. Vous voudrez bien seulement pardonner à ce dialogue de s'être trompé de saison puisqu'il vous donnera / la fête des i 130 Rois à six mois de sa date. Quoi qu'il ait la forme d'un im­promptu, l'écrivain que nous nommions tout à l'heure: «Tout est en combustion dans les faubourgs; le vin ou la bière coule à torrents; la musique fait entendre ses sons criards; on boit, on danse et on se bat toute la nuit. Ceux que la police n'entraîne pas au violon sor­tent de là, après deux jours, ruinés, abrutis, avilis, n'osent plus se montrer ni à l'atelier, ni dans leurs familles, objets d'horreur et de dégoût pour les ouvriers honnêtes. Si l'on trouve dans les ateliers tant d'ouvriers dont la main tremble, dont la vue est trouble, dont le bras succombe sous le poids du marteau, quelle en est la cause? Est-ce le feu de la forge et le fer incessamment frappé sur l'enclume? Non; le travail fortifie, c'est la débauche qui tue; c'est elle qui fait les invalides, qui peuple les rues de mendiants et les hôpitaux d'incurables. Et si l'on se glisse le jour dans ces mansardes des faubourgs, pourquoi ce poêle éteint, ce lit sans matelas et sans couvertures, cette armoire vide, ces enfants mourants, moitié de phtisie,moitié de faim? / Y a-t-il eu une crise industrielle? Les 88 ateliers refusent-ils de l'ouvrage? Le père ne sait-il que faire de sa volonté et de ses bras? Non, non. Sa femme et ses enfants vivraient s'il voulait; c'est lui qui leur vole leur lit et leur vêtement, lui qui les condamne au froid, à la faim, à la mort, lui, le lâche, qui a mangé leur substance au cabaret.»

«Ce tableau est malheureusement trop exact. Et cependant l'ouvrier a le cœur généreux, et il serait facile de le réhabiliter. Il n'est pas le seul coupable, il n'est peut-être pas le plus répréhensible. L'enquête a constaté qu'une des causes les plus directes de la démoralisation des ouvriers, c'est la violation du dimanche. Or, attribuer à l'ouvrier la responsabilité tout entière de cette faute serait manquer à la justice. C'est un lieu commun de l'accuser de fêter le lundi. La vérité est que rendu indifférent par des exemples partis de plus haut, il ne tient aucun compte du dimanche.»

«Le sort de l'enfant de l'ouvrier n'est pas moins déplorable. Il est jeté à l'âge de douze ou treize ans au milieu d'un atelier, inimprovisé par quelques jeunes gens du cercle au grand étonnement de leurs camarades, il est du à la plume exercée d'un gentilhomme de Béziers, M. de Lautrec, qui s'est dévoué au point de se faire directeur d'un Cercle d'ouvriers…

III. le politique.- Il faudrait tout l'esprit de Molière pour découvrir le motif qui porte certains écrivains à nous accuser chaque jour de faire de la politique. Il est clair qu'au fond ils voudraient nous faire jouer le rôle de Sganarelle pour nous procurer l'avantage de rece­voir des coups de bâton. En vain leur répétons-nous que nous re­stons étrangers à la politique et que tous nos efforts ne tendent qu'à moraliser la jeunesse. Ils ont au fond quelque mauvaise inten­tion bien mal justifiée, puisque nous n'avons jamais battu personne. Et si nous n'étions sur nos gardes, ils nous feraient jouer le rôle des politiciens malgré nous, au risque de nous mettre comme le pauvre bûcheron de Molière dans le péril prochain d'être pendus. - «Médecin, répétait Sganarelle, je ne le suis point et ne l'ai jamais 131 été.» - «Monsieur, encore un coup, reprenait / l'interlocuteur obstiné, je vous prie d'avouer ce que vous êtes.» - «Messieurs, leur re­dit le bûcheron, en un mot autant qu'en deux mille, je vous dis que je ne suis point médecin».

- C'est le jeu que nous obligent à tenir les Valère et les Lucas de nos jours. - «Messieurs, leur redirons-nous toujours, en un mot au­tant qu'en deux mille, je vous dis que nous ne faisons pas de politi­que…»

IV. Quelques difficultés. A vrai dire, après l'objection ressassée au sujet de la politique, nos œuvres ne rencontrent plus de critiques sérieuses. - Qu'est-ce que deux ou trois cents jeunes gens, hasardent encore quelques-uns, relativement à notre population? Ce qui veut dire, en style moins cérémonieux, «Vos œuvres atteignent si peu de monde qu'elles ne valent pas la peine d'être considérées.»

-Vous jugez comme moi que cette objection manque de gravité. On y pourrait répondre que deux ou trois cents âmes à grandir, à éclairer, à purifier, ne sont pas un gain à dédaigner. On pourrait ajouter que la bonne influence s'étend indirectement à autant de fa­milles, qu'un bien plus grand nombre de jeunes gens passent par l'œuvre et que sans y devenir parfaits, ils y puisent quelques bons sentiments. Mais j'aime mieux retourner l'argument / contre celui qui le présente 132 et lui dire: Deux cents jeunes gens ne consti­tuent qu'un menu fretin à dédaigner; dévouez-vous donc à cette œuvre, aidez-nous de votre influence, de votre zèle, de votre bour­se, nous aurons de suite un second cercle et bientôt des patronages dans les faubourgs, et alors le résultat de nos efforts en vaudra la peine. Nous compterons mille ou deux mille protégés.

Une autre difficulté résulte de ce que certaines personnes qui possèdent une grande fortune croient devoir laisser aux seuls indu­striels le soin de favoriser les œuvres ouvrières. Sans doute les pa­trons ont jusqu'à un certain point charge d'âmes. Ils exercent vis-à-­vis de leurs ouvriers une sorte de paternité et ils doivent veiller à leurs intérêts moraux et religieux comme à leurs avantages maté­riels. Mais n'y a-t-il pas un devoir social pour tous ceux qui dispo­sent de la fortune, de la science ou de l'autorité, de les faire servir au bien de tous, surtout quand il y a un véritable péril public et une nécessité urgente ? Et si la voix de la religion et de la patrie ne par­lait pas assez haut, n'y a-t-il pas l'intérêt de tous à la conservation de l'ordre social, intérêt plus pressant qu'on ne le pense parfois ?…/

IV. Nos progrès. - Nous progressons assez vite en réalité, trop 133 lentement selon nos voeux, mais constamment et régulièrement. Nous avons élevé dès le commencement un édifice assez vaste, je parle de l'édifice moral, avec quelque crainte de voir les vents et les tempêtes ébranler ces assises jointes par un ciment tout tendre et tout nouveau. Aujourd'hui l'édifice est solide, le ciment a durci, et les tempêtes ne sauraient plus nous infliger que des brèches réparables. Pour parler sans métaphores, l'œuvre a formé son esprit et ses habitudes. Ses membres sont unis entre eux et à leur association par cent liens de raison, d'affection, d'habitude, de cœur et de piété. L'œuvre a maintenant son esprit ou, si vous voulez, son âme, puisqu'elle est un corps moral, et cent éléments nouveaux peuvent entrer dans son organisme sans changer sa vie propre. C'est là le plus grand progrès de l'œuvre et sa plus grande garantie d'avenir. Les autres progrès ne sont que des corollaires de celui-ci. Le nom­bre des associés va toujours croissant. Nous comptons au Patronage 250 inscrits et au Cercle 160, ce qui fait pour les deux réunions plus de 400 associés. Nous pourrions nous plaindre comme dans 134 les autres villes d'une / trop grande mobilité dans nos cadres. Un grand nombre d'enfants et de jeunes gens passent par l'œuvre et n'y restent pas. Ils se laissent entraîner par le respect humain, par des habitudes ou des relations déjà formées. Nous avons cependant constaté que le moindre séjour parmi nous laisse au cœur de nos jeunes gens de fortes impressions. Les déserteurs nous reviennent plus tard. Ils ont trouvé ailleurs des joies qui flattent davantage les sens, mais qui laissent ensuite l'amertume dans l'âme. Quand ils sont dégrisés des plaisirs malsains, ils nous reviennent, heureux d'être admis à goûter de nouveau les joies plus douces et plus pures du Cercle ou du Patronage. Parfois, leur éloignement tient à de meilleurs motifs. Il y a plusieurs phases dans la vie du jeune hom­me. Il y a entre l'âge de l'enfance et celui de la jeunesse, la période de l'adolescence qui est comme un temps de transition. A cet âge, qui comprend la quinzième et la seizième années, le caractère se transforme. Les jeux de l'enfance cessent de plaire. Le mouvement, le tapage, les espiègleries du Patronage déplaisent à qui voit déjà ses lèvres ombragées d'un léger duvet. Pour cet âge de 14 à 16 ans, le 135 Cercle n'est / pas encore ouvert, cela aurait des inconvé­nients. Il nous faudrait, comme dans d'autres ville, des salles spécia­les dites de «demi-grands»…

Toutes les institutions accessoires à l'œuvre sont aussi en progrès. C'est d'abord la Caisse d'épargne, qui a reçu depuis sa fondation 13.000 dépôts, formant une somme de 6.200 f.. Nos jeunes dépo­sants n'ont pas encore assez en vue le but de leur établissement fu­tur. Ils économisent pour un terme plus prochain, souvent pour avoir un vêtement, quelques-uns jusqu'au jour où la misère du foyer paternel leur demandera le sacrifice héroïque de leur mode­ste capital. Les remboursements pour ces divers motifs se sont élevés à la somme de 3.500 francs. Il reste donc à la caisse 2.600 francs. J'aime à signaler ici un procédé adopté déjà par plusieurs pa­trons et qui consiste à donner pour récompense à leurs apprentis une somme à inscrire à notre Caisse d'épargne à la condition qu'ils ne pourront la toucher qu'après un an d'assiduité à l'œuvre.

Un autre progrès tout récent et vraiment considérable, c'est l'or­ganisation de notre maison de famille. Nous avions cruellement souffert de voir d'excellents jeunes gens arrivés de la campagne pour apprendre un état ou se former au commerce, perdre tout le charme de leur naïveté et de leurs bonnes habitudes / par un séjour 136 de quelques mois dans un mauvais garni. Nous avons donc construit et mis à leur dispositions quelques chambrettes mansardées. Ces jeunes gens prennent part aux diverses réunions de la maison, et s'il est quelque chose qui puisse compenser la vie de famille à laquelle ils ont été arrachés par les nécessités sociales, c'est l'accord de l'autorité tutélaire et de la douce amitié qu'ils re­trouvent ici. C'est encore là une institution qui se développera se­lon la mesure de votre générosité.

V. Nos finances. - Nous voici au chapitre du budget. Je commence par adresser mille remerciements aux personnes généreuses qui nous ont si largement aidés depuis les débuts de notre œuvre. Nous avons eu le bonheur d'obtenir le concours de toute la ville, et dans ces derniers mois tout particulièrement, les familles qui ont été éprouvées par quelque deuil cruel ont cherché avec raison à se consoler par la conscience du bien accompli et à s'assurer les fa­veurs de Dieu en nous mettant à même de faire venir à lui les en­fants.

La langue des chiffres est bien aride pour un jour de fête, aussi j'éviterai les longueurs. Voici en deux mots les principales 137 données de notre budget. Nous avons pu depuis trois ans, / en multipliant nos appels et en cherchant en dehors de la ville une partie notable de nos ressources, solder notre construction, notre mobilier et les dépenses courantes, soit environ trente mille francs. Il nous reste, pour asseoir définitivement cette œuvre, à payer le terrain, soit vingt mille francs, plus les frais. Cette charge pourrait nous effrayer si nous avions moins confiance dans la Providence. Mais il est une autre préoccupation qui nous pèse bien davantage, c'est l'insuffisance de notre local. Chaque dimanche nous souffrons de son étroitesse. La jeunesse a besoin d'air et d'espace. Les salles du cercle surtout sont de moitié insuffisantes. Ce sera l'hiver pro­chain un dur crève-cœur de refuser chaque jour des sociétaires fau­te de place pour les accueillir dans cet asile de religion, de sagesse et de bonheur. Il nous faut un local plus vaste et nous ne voulons pas croire qu'il nous manquera longtemps. La Providence a des fa­veurs pour les homme de foi. J'ai connu jadis un homme d'œuvres dont le zèle accomplit des prodiges, don Bosco, prêtre de Turin, qui fonda, sans ressources personnelles, de vastes orphelinats où il élève, instruit et forme au travail des milliers d'enfants. /

138 Dernièrement, l'homme de Dieu se promenait tristement, le soir, sur la plage de S-Pierre d'Arena, faubourg populeux de Gênes la superbe, cherchant dans son esprit le moyen de faire face, aux pressantes exigences d'un créancier, quand soudain se présente à lui un vieillard dont la mise n'annonçait rien moins que l'opulen­ce. - N'êtes-vous point don Bosco, dit l'inconnu. - Oui, mon ami, pour vous servir, répondit le vénérable prêtre en s'apprêtant à lui donner son dernier écu. - Eh! bien, prenez ceci, mon Père, et veuil­lez prier pour moi. A ces mots, le personnage mystérieux disparut, laissant le Père Bosco dans la stupéfaction d'une telle rencontre. L'objet remis était un pli contenant dix-neuf billets de mille francs.

Des surprises aussi heureuses sont rares, mais nous comptons sur le concours généreux de tous pour arriver au résultat désiré.

VI. Aux jeunes gens. - Mes amis, en finissant, c'est à vous que je m'adresserai. Vous voyez aujourd'hui la société tout entière, par ses représentants les plus autorisés, venir vous encourager, s'intéresser à votre progrès moral, à vos joies, à votre bonheur. A ce témoignage de sympathie et de dévouement, vous répondrez par votre recon­naissance et par votre zèle / pour cette œuvre qui sera la 139 sau­vegarde de votre jeunesse. Vous êtes à l'âge où les esprits s'affermis­sent, où les caractères se trempent, où les facultés se développent. Cet âge a ses dangers que l'on ne peut affronter qu'avec le secours d'une éducation chrétienne. Venez assidûment recueillir dans nos réunions les conseils de la religion. C'est à votre âge qu'il importe de se soumettre aux plus salutaires influences, pendant que l'imagi­nation a toute sa fraîcheur et toute sa vivacité.

Vous aimez l'animation et l'entrain, vous les trouverez ici. Ne cherchez point ailleurs une surexcitation fébrile. Le sang circule ici rapide et chaud, mais sans fièvre. C'est l'ardeur qui fortifie, non cel­le qui consume. Et quand vous aurez passé quelques années dans cette atmosphère de vie chrétienne et pure, vous mesurerez dans toute son étendue le changement qui se sera fait en vous; vous sen­tirez avec étonnement votre intelligence affermie, vos vues recti­fiées, votre Cœur élargi; plus heureux que tant d'autres dont les bonnes dispositions n'ont pu fleurir sans culture et mûrir sans so­leil. Vous êtes au chemin de la vérité, de la joie et de l'honneur, n'en déviez pas, soyez toujours fidèles…»

- Ces comptes-rendus, c'est ma vie. Ils disent mes travaux, mes sol­licitudes et mes consolations. /

Cette année 1875 restera comme une des grandes années du S.Cœur. Pie IX nous fit faire la consécration au S-Cœur de tous les fidèles, le 16 juin, date de la grande révélation de Marguerite-­Marie.

Mgr Dours nous l'annonçait en ces termes: «Depuis longtemps et surtout dans ces dernières années, on adressait de toutes parts au Souverain Pontife de vives supplications afin qu'il lui plût de consa­crer solennellement l'Église universelle au S-Cœur de Jésus. On voyait dans cette consécration un gage assuré de salut pour l'Église et pour la société.

Quoique profondément touché de ces pieuses démonstrations de confiance et d'amour envers le S-Cœur, le Saint Père, dans sa haute sagesse, n'a pas jugé à propos jusqu'à présent de donner une pleine et entière satisfaction à des voeux qui paraissaient si bien fondés. Toutefois, dans sa paternelle sollicitude, il a su trouver le moyen de concilier la réserve qu'il croit devoir s'imposer avec les désirs qui lui étaient exprimes. C'est pourquoi, au lieu de consacrer lui-même toute l'Église au S-Cœur en vertu de son autorité suprême, il invite aujourd'hui tous les fidèles à se consacrer en leur propre / 1411 nom à ce divin Cœur par la récitation d'une formule uniforme … et comme encouragement, il nous promet que nous trouverons dans ce Cœur adorable un abri sûr contre les périls qui nous menacent, la patience dans les épreuves qui assaillent la sainte Eglise, et la con­solation avec la confiance au milieu de toutes les peines de la vie présente. En même temps, le Saint Père a bien voulu nous adresser un acte de consécration, composé tout exprès pour la circonstance et adapté aux besoins du moment.»

- Je copie cet acte en le renouvelant de tout mon cœur.

Acte de consécration au S.Cœur de Jésus approuvé par décret de la S.Congrégation des Rites du 22 avril 1875.

O Jésus, mon Rédempteur et mon Dieu ! Nonobstant le grand amour que vous portez aux hommes pour le rachat desquels vous avez répandu tout votre précieux sang, vous recevez d'eux peu d'amour, et même ils vous prodiguent les offenses et les outrages, notamment par les blasphèmes et la profanation des jours qui vous sont consacrés! Hélas! Puissé-je donner à votre Cœur divin quelque satisfaction, puissé-je réparer tant d'ingratitude / de la part de la plus grande 142 partie des hommes qui vous méconnaissent !je voudrais pouvoir vous prouver combien je désire rendre d'amour et de culte à cet adorable et tendre Cœur, en présence de tous les hommes, et contribuer de mon mieux à l'accroissement de sa gloi­re. Je voudrais pouvoir aussi obtenir la conversion des pécheurs, et secouer l'indifférence de tant d'autres qui, tout en ayant le bonheur d'appartenir à votre Eglise, n'ont pourtant pas à cœur les intérêts de votre gloire et de l'Église elle-même qui est votre épouse! Je voudrais, en même temps, que ces catholiques eux-mêmes, qui ne laissent pas de se montrer tels par beaucoup d'actes extérieurs de charité, mais qui, trop tenaces dans leurs opinions, refusent de se soumettre aux décisions du S-Siège, et nourrissent des sentiments qui sont condamnés par son autorité doctrinale,- je voudrais que ces catholiques revinssent à résipiscence en se persuadant que celui qui n'écoute pas l'Église en tout, n'écoute pas Dieu qui est avec el­le.- Pour obtenir ces fins bénies, et en outre, pour obtenir le triomphe et la paix définitive de votre Epouse Immaculée, le bonheur et la prospérité de votre Vicaire sur cette terre et pour voir ses saintes intentions / 143 remplies, et en même temps pour que tout le clergé se sanctifie de plus en plus et vous serve comme vous le désirez; pour tant d'autres fins encore que vous, ô mon Jésus, vous savez conformes à votre volonté divine, et qui, de quelque façon que ce soit, amènent la conversion des pécheurs et la sanctifi­cation des justes, afin que tous obtiennent un jour l'éternel salut de leur âme, enfin, parce que je sais, ô mon Jésus, que je fais par là une chose agréable à votre très saint Cœur: Prosterné à vos pieds, en présence de votre très sainte Mère et de toute la cour céleste, je reconnais comme un acte de justice et de reconnaissance, que je vous appartiens entièrement et uniquement à vous, Jésus-Christ mon Rédempteur, source unique du bien de mon esprit et de mon corps, et, m'unissant aux intentions du Souverain Pontife, je me consacre, moi et tout ce qui m'appartient, à ce Sacré-Cœur, que seul je veux servir et aimer avec toute mon âme, avec tout mon Cœur, avec toutes mes forces, faisant de votre volonté la mienne et unissant tous mes désirs à vos désirs. En témoignage public de cette consécration que je fais de moi, je déclare solennellement à vous, ô mon Dieu, que je veux à l'avenir, en l'honneur de ce même Sacré­-Cœur, observer suivant 144 les / règles de la sainte Eglise les fêtes prescrites et les faire observer de même par les personnes sur le­squelles j'ai influence ou autorité.

En réunissant ainsi tous ces saints désirs et toutes ces saintes fins dans votre aimable Cœur, tels que votre grâce me les inspire, j'ai la confiance de pouvoir donner à ce Cœur lui-même une compensa­tion aux trop nombreuses injures qu'il reçoit des fils ingrats des hommes, et de pouvoir trouver pour mon âme, et pour l'âme de mes proches, ma félicité et la leur dans cette vie et dans l'autre.

Ainsi soit-il!

Ce fut belle fête au Patronage. Nous aimions tant le S-Cœur ! A la même occasion, j'établis l'Apostolat de la prière. Les plus fer­vents s'y firent inscrire. Je demandai un diplôme d'agrégation à Toulouse.

Nos chambres se hâtaient de nous donner quelques lois réparatri­ces qui remettaient Dieu à sa place d'honneur. Les Universités catholiques obtenaient le droit de se constituer. J'avais donné mon faible concours depuis cinq ans à tout le mouvement créé par le P.A'Alzon et par M.Hautcœur. On fit de nouvelles instances pour m'avoir à Lille, mais je restai fidèle à la direction du P-Freyd./D'au­tres lois 145 avaient admis le prêtre à prendre part à l'administra­tion des hospices, des bureaux de bienfaisance, des lycées; mais tout cela ne devait avoir qu'une durée éphémère.

Du 17 au 22 août, je prends part à la retraite ecclésiastique au sé­minaire de Soissons. Pendant ces quelques jours de réflexion, je me confirme davantage dans la pensée de chercher un changement de situation. Je suis trop affairé à St-Quentin, j'y ai trop d'œuvres. J'avais pris au séminaire l'attrait et l'habitude de la vie intérieure. Je souffre de mon agitation actuelle. Je suis dépassé par la besogne, je ne puis pas assez réserver les moments de recueille­ment qui me sont nécessaires.

Nous avons chaque jour de la retraite une petite réunion de l'Oratoire diocésain, où je fais fonction de secrétaire. Nous ne som­mes que neuf présents: M.Frion, doyen; M. Petit, curé de Buironfosse; M. Legrain, curé de Gandelu; M. Petit, curé de Montigny; M. Déjardin, curé de Mont-Notre-Dame; M.Luzurier, curé d'Audigny; M.Caron, doyen de Coucy; M. Marchal, professeur à St Léger, et moi. MM. Leleu et Lemaire, vicaires de St Quentin et M.Rasset, vicaire de Sains, n'ont pas pu se rendre à la retraite. /

Ces messieurs m'édifient, ce sont des prêtres exemplaires. Le R.P.Dorr de Laon et M. le Sup. du Séminaire de Soissons s'intéres­sent à notre œuvre et la propageront.

On me renomma conseiller et secrétaire. Tous les anciens pro­noncent leur promesse de stabilité, dans la petite chapelle de S-­Joseph. Nous renouvelons notre abonnement aux Etudes ecclésia­stiques, publiées par M. Lebeurier. Cette petite revue m'a édifié pendant plusieurs années.

Le congrès de l'Union des Œuvres à Reims eut un vrai succès d'enthousiasme. Nous croyions tous à un réveil définitif de la vie so­ciale chrétienne en France. Mais les restaurations sociales ne vont pas si vite. Nous assistions à un grand épanouissement de la vertu de charité. Cela ne suffisait pas. Il y avait dans la vie sociale des inju­stices latentes dont nous ne nous rendions pas bien compte. C'est toute une conscience sociale qui était à refaire et cela devait coûter du temps et de la peine. Le Saint-Siège était dans le même courant d'idées que nous. Il n'avait pas encore examiné et accepté un pro­gramme de relèvement social populaire. Pie IX nous écrivait 147 après le Congrès: «Vos œuvres / sont un insigne bienfait pour la re­ligion, pour la famille, pour la patrie, contre lesquelles tant de forces (les groupes ouvriers) eussent été réunies et dirigées. C'est pourquoi si, par vos soins, tant d'hommes formés à la vie chrétienne apprennent à aimer Dieu, à garder l'honnêteté des moeurs, à re­specter l'autorité, à obéir aux patrons, à accepter sans murmure leur propre condition, à ne jalouser personne, et ainsi travaillent au maintien de cet ordre qu'ils eussent renversé, cette œuvre doit être regardée comme une œuvre si sainte, si noble, si utile qu'il serait presque impossible, dans les conjonctures actuelles, d'en concevoir une plus élevée…»

Manifestement Pie IX était enthousiasmé comme nous. Et cepen­dant toutes ces œuvres étaient fragiles et insuffisantes, parce qu'el­les n'allaient pas assez au fond des choses. Le droit naturel était violé par l'organisation économique générale. Un programme de réforme sociale commençait seulement à s'ébaucher dans le Comité d'études de l'Œuvre des Cercles et dans les premiers écrits du grand évêque de Mayence, de Ketteler.

Nous étions mille au Congrès de Rêims, dont quatre-vingt du 148 diocèse de Soissons. / Le mouvement était bien commencé chez nous.

Monseigneur de Ségur indisposé n'a pas pu venir nous présider. C'est le P.Vincent-de-Paul Bailly qui le suppléa. Il eut un succès complet par sa belle intelligence et son esprit parisien.

La première commission traita des Bureaux diocésains et de leurs travaux; la seconde, des assemblées diocésaines, de leur utilité et de leur mode d'organisation; de la propagande des œuvres ouvrières dans les grands séminaires et dans les collèges catholiques; de la propagande de l'Union et des publications du Bureau central; de l'Œuvre des Cercles et de l'Œuvre de l'Adoption. La troisième: des Cercles d'ouvriers et des cercles d'employés. La quatrième: des Œuvres de jeunesse. La cinquième: des Œuvres d'enseignement et des bonnes lectures. La sixième: des Œuvres de l'usine. Il y avait aussi des réunions d'aumôniers militaires et des causeries sacerdota­les.

Quelques rapports m'ont laissé un souvenir ineffaçable: ceux du P. Germer-Durand, sur le concours dramatique; du Comte de la Tour du Pin sur l'Œuvre des Cercles; de M.Vagner, sur une œuvre rurale du diocèse de Nancy; de l'abbé Fernique, sur les projections; du P. / de Boylesve, sur les bonnes lectures; du P. Marquigny, sur la corporation ouvrière. 149

Je fis le rapport de la deuxième commission sur les Assemblées diocésaines. Voici ce qu'en dit le compte-rendu:

«La deuxième commission avait à s'occuper, elle aussi, des grands intérêts de l'Union. En premier lieu sont venues les Assemblées diocésaines, dont nous parlions tout à l'heure et qui sont si utiles, comme l'a parfaitement démontré M. l'abbé Dehon, de St-Quentin; elles répandent, en effet, sur toute la France, l'impression et l'entraîne­ment du Congrès général, elles donnent aux nécessités et aux intérêts régionaux l'attention que le Congrès ne peut leur accor­der; elles conservent et développent l'esprit diocésain, enfin elles font entrer de plus en plus le mouvement des œuvres dans la hié­rarchie catholique.

Le travail de M. l'abbé Dehon sera le vade-mecum de ces Assemblées, comme le rapport de M. Vagner au Congrès de Lyon est devenu celui des Bureaux diocésains: aussi nous le recomman­dons tout spécialement à l'attention de nos lecteurs…»

Monseigneur Langénieux présida toutes les réunions générales et nous captiva par sa bonne grâce et son exquise distinction.

150 Le premier Congrès général à Nevers, en 1871, / avait réuni 75 membres; celui de Poitiers en 1872 en attirait déjà 350; ceux de Nantes, de Lyon et de Reims en comptaient un millier.

Le compte-rendu exprime bien notre enthousiasme: «Pendant cette semaine, passée à l'ombre de l'antique cathédrale de Reims,nous avons vu la foi chrétienne reprendre son ardeur et son noble enthousiasme d'autrefois; la charité, cette vertu si française, décupler son activité et ses forces; et nous avons senti pas­ser, sur cet admirable congrès, un souffle puissant d'espérance, qui nous annonçait le triomphe prochain de l'Eglise et la régénération' de la patrie. Et combien ce spectacle imposant du réveil de la foi et du retour d'un peuple au Christ Libérateur empruntait encore de majesté et d'éloquence aux souvenirs du passé, qui trouvent à Reims leur plus complète et leur plus admirable expression! La France de Clovis, de S.Louis, de Jeanne d'Arc et de Louis XIV était là, et elle semblait encourager les efforts héroïques de la France du XIXe siècle, en lui montrant ses gloires et ses splendeurs trop ou­bliées et surtout les merveilles de sa civilisation enfantées par 150bis le christianisme. Après / le rapprochement qu'il nous a fait fai­re entre le passé et le présent, il n'est plus permis de douter de l'ef­ficacité des œuvres ouvrières, il n'est plus permis de chercher ail- leurs le salut du pays! Ce sont ces grandes pensées, c'est la conviction d'avoir été témoin de la renaissance chrétienne, c'est le bonheur d'avoir au moins été l'un des plus obscurs artisans de cette œuvre immortelle, qui nous pénètre d'une émotion profonde. C'est ainsi qu'ils durent être émus, nous en sommes persuadé, les chrétiens qui virent Saint Remi baptiser Clovis, les Français qui virent Jeanne d'Arc au sacre de Charles VII !»

Ces sentiments de M.Camille Rémont étaient les nôtres a tous. En vérité, pendant les quelques années de prospérité qui suivirent la guerre, les ouvriers étaient plus accessibles. Et puis toute la nation était encore sous l'influence de la grande épreuve de 1870. La mau­vaise presse était plus timide. Mais avec les difficultés économiques, le socialisme allait reprendre faveur. Les catholiques devaient com­prendre que la charité ne suffisait pas et qu'il fallait s'initier aux questions de justice sociale et se former un programme de réfor­mes. /

Pendant le congrès de Reims, il y avait à Châlons la réunion an­nuelle de la Société française d'archéologie, sous la présidence de mon ami Léon Palustre. Je m'échappai de Reims une journée pour aller passer là quelques heures avec Palustre et visiter avec lui les belles églises de S-Etienne et de S-Jean, qui marquent la grande vie chrétienne de cette ville du XIIe au XVIe siècle; et la charmante église de Notre-Dame-de-l'Epine, à la campagne. La vénérable sta­tue trouvée dans un buisson d'épines vers l'an 1400 était chère à Louis XI et aux populations de cette région aujourd'hui si indiffé­rente. Le XVe siècle a élevé là une petite église qui est gracieuse comme un reliquaire et qui rappelle le style fleuri de Burgos et de Brou-en-Bresse.

Je continuais à recevoir le Bulletin monumental, mais je n'avais plus guère le loisir de m'occuper d'art ou d'archéologie.

On avait convoqué les anciens élèves de Santa Chiara à une réu­nion au Séminaire du S-Esprit, rue des Postes. Je m'y rendis Je revis 152 avec beaucoup de plaisir 1 quelques anciens, M.Desaire, M.Poiblanc et d'autres. On eut bien vite composé deux sections, d'après nos aptitudes, section des études, section des œuvres: danse la première, les professeurs de séminaires; dans la seconde, les prê­tres voués au ministère. En somme, ces réunions ne sont guère pra­tiques. Nous avons passé à Rome à des époques différentes, nous sommes pour la plupart des inconnus les uns pour les autres, et puis nos œuvres sont si différentes de Bayonne à Strasbourg et de Cambrai à Nice!

J'étais toujours si préoccupe de ma vocation religieuse que je me demandai un moment si je n'entrerais pas chez les Pères du S.Esprit; mais j'étais lié à St-Quentin par mes œuvres.

Le Bureau diocésain, c'était surtout M Julien, M. Guillaume et moi. Nous avons eu cette année une assez grande activité. Il a fallu d'abord préparer le congrès en faisant notre petite enquête diocé­saine. Nous avons organisé la réunion de Liesse, écrit, publié et ré­pandu le volume du Compte-rendu. Nous avons invité au Congrès de Reims et correspondu avec un bon nombre de curés ou vicaires qui 153 voulaient essayer de petites œuvres. Nous leur / avons procuré des documents du Bureau Central et donné des renseigne­ments. Il me semble que notre action n'a pas été stérile et qu'elle a réveillé le zèle de plusieurs. Les cotisations du Congrès et la vente du Compte-rendu ont suffi à couvrir nos frais avec quelques sou­scriptions.

Le Comité protecteur, composé des magistrats et des industriels de la ville a eu dans l'année deux réunions importantes.

Le 27 février: Je rendis compte de la situation, puis on organisa les démarches à faire pour achever la souscription à domicile et re­cruter les bienfaiteurs et souscripteurs. - Pour le quartier S.Thomas, M. Ferrus, percepteur, M. Fossé d'Arcosse, substitut et M. Fernand Arrachart voulurent bien s'en charger. Pour le quartier S.Martin: MM.Faglin, avocat, Delesale, ancien principal, Black, julien et G. Arrachart. Pour le quartier S.Jean, M. René Jourdain et moi. Pour le quartier de la Place, MM. Guillaume et Pluzanski. Pour le quar­tier du Gouvernement, MM.Guérard juge d'instruction et Basquin. Pour le quartier d'Isole, M Julien et moi.

J'annonce le congrès de N.D.-de-Liesse. / M.Basquin ira et invite 154 les membres du Comité à y aller.

On discute la question de l'agrégation à l'Œuvre des Cercles. Le Comité protecteur accepte l'agrégation de l'œuvre, mais, comme comité, il reste indépendant et se réserve de protéger les diverses œuvres ouvrières catholiques de St Quentin, sans se lier aux enga­gements des comités des Cercles. Le motif secret est que les Cercles exigent la pratique religieuse, et plusieurs membres de notre Comité protecteur n'étaient pas mûrs pour cela.

Réunion du mois d'août. Je rends compte de la situation. La sou­scription a été assez heureuse. Nous avons 3.000 f. déposés à la ban­que.

Nous préparons l'organisation d'une société civile pour la pro­priété des immeubles. On prend la résolution d'acheter la maison idée pour nous agrandir.

J'annonce le congrès de Reims et engage les membres du Comité à y prendre part.

Je devais aussi pendant l'année m'intéresser au journal «Le Conservateur», que nous avions fondé à la tin de 1874. Il fallait 155 chercher / des actionnaires et conseiller le rédacteur qui s'était lancé dans un courant d'extrême droite trop peu conforme au milieu St-Quentinois.

La Maison de famille s'augmentait. Nous avions ajouté un dortoir dans la maison Idée nouvellement achetée. Pendant quelques se­maines je dus aller moi-même coucher là dans une chambrette et me faire surveillant de dortoir.

A la fin de l'année les choses s'organisèrent dans la maison Idée. L'abbé Brochard me fut donné pour auxiliaire.

Les portiers (famille Derniame) avaient jusque-là préparé les re­pas de la maison de famille. Désormais nous aurions deux Soeurs, la Soeur Véronique et une autre. Elles avaient leur petite installa­tion à la rue S.Martin. C'est une œuvre qui s'imposait à St Quentin et qu'il y faudra refaire.

Les Soeurs, Servantes du Cœur de Jésus, m'occupaient aussi pas­sablement. Elles avaient leur chapelain pour la messe, mais il fallait aller les confesser, leur faire les conférences, catéchiser leurs orphe­lines et m'occuper un peu de leur administration et de 156 leurs / agrandissements. J'y trouvais d'ailleurs un profit spirituel. Elles m'édifiaient, et leur direction me tenait dans un courant de vie sur­naturelle dont mon âme avait soif. Je me servais, pour les conféren­ces, des écrits de S.Liguori sur la Véritable épouse de Jésus-Christ.

Une œuvre nouvelle allait encore s'ajouter aux autres,c'était une réunion d'étudiants, un cercle d'études religieuses et sociales, avec une conférence de S-Vincent-de-Paul. C'est ce qu'avait organisé Ozanam pour ses réunions de S.Vincent-de-Paul.

Plusieurs élèves du lycée et d'autres jeunes gens qui avaient fini leurs études y prirent part. Quelques-uns y trouvèrent ou y déve­loppèrent une vocation ecclésiastique ou religieuse.

Il y eut cinq réunions dans le mois de décembre, j'en copie les petits comptes-rendus.

Réunions des 1 et 8 décembre. - Ces deux premières réunions sont consacrées à l'organisation de la société naissante des jeunes gens … M. l'abbé Dehon propose d'étudier l'organisation du travail à St Quentin et les diverses institutions qui sont établies dans cette ville en faveur de l'ouvrier: une brochure rédigée dans un style sim­ple, à la porté de tous, serait ensuite composée à l'aide / des docu­ments apportés par chacun des membres de l'œuvre et publiée 157 sous forme de conseils. Cette proposition est adoptée à l'una­nimité.

Une famille pauvre nous est recommandée, on la visitera.­

L'emploi de chaque réunion est ensuite fixé de la manière sui­vant:

1° Conférence sur les doctrines philosophiques de l'époque;

2° Lecture et appréciation des travaux achevés;

3° Causerie sur les œuvres ouvrières et les familles à visiter.

Etaient présents: 1 décembre: MM. Poissonnier, Alexandre et Léon Mairesse, Henri Basquin, Black, julien, Dellesalle, Malézieux, Mornard, Moureau, Roger.

8 décembre: MM. Moureau, Mornard, Dellesalle, Julien, Dablin, Black, Duflot, Léon Mairesse, Henri et Léon Basquin, Roger.

- Réunion du 15 décembre. - Après la nomination d'un secrétaire (Paul Roger), M. Dehon ouvre la séance par un aperçu général sur la philosophie à notre époque. - La réunion examine ensuite les principales institutions établies en faveur de l'ouvrier et qui pour­raient former la matière des chapitres de la brochure projetée. Puis le travail est réparti de la manière suivante:

M. Moureau présentera un rapport général sur le travail. 158 MM.Dellesalle et Basquin donneront quelques notions sur la Société / industrielle et les cours qu'elle a fondés. Le premier ren­dra compte des cours théoriques,le second des cours pratiques. M Julien étudiera les Conférences de S-Vincent-de-Paul; M. Black les salaires; M. Léon Basquin, l'enseignement primaire.

Le secrétaire donne lecture des renseignements recueillis sur la famille Watteau. La quête pour assister cette famille produit 6 francs.

Etaient présents: MM. Moureau, Mornard, Dellesalle, Julien, Black, H. et L.Basquin, Roger.

Les réunions se tenaient dans ma chambre au vicariat.

Réunion du 22 décembre. -Après quelques modifications au rapport sur la réunion du 15, M. Dehon commence une causerie sur les preuves de l'existence de Dieu et réfute brièvement les principales objections.

M. Black communique un numéro de l'Officiel sur les salaires, les chiffres légèrement forcés devront être contrôlés.

M. Julien donne lecture de son travail sur les Conférences de S­-Vincent de-Paul. M. Black fait observer que le but de cette confé­rence n'est pas uniquement de secourir les pauvres, mais aussi de procurer quelque bien moral aux membres de l'œuvre.

159 MM. Dellesalle et L. Basquin présentent leur / étude; le pre­mier sur les cours de la Société industrielle, le second sur l'ensei­gnement primaire. Après quelques observations, ces deux rapports­ sont approuvés.

Le travail est ensuite distribué pour la réunion suivante; …M.Black est nommé trésorier.

Etaient présents: MM. Poissonnier, Mairesse, H. et L. Basquin, Black, julien, Dellesalle, Mornard, Moureau, Roger. La réunion est honorée par la présence de M. d'Hennezel. Quête, 6,75.

Réunion du 29 décembre. M. Dehon: conférence sur 1'existence de Dieu.- MM. Moureau et Black communiquent leurs travaux achevés. L'étude de M.Moureau sur le travail et ses origines est vivement ap­plaudie. M.O. Black est chargé d'écrire un chapitre sur l'Apprentissage. Quête: 4 f. Etaient présents: MM. Julien, H.Basquin,

Dellesalle, Moureau, Black, Roger.

Je donne ici le programme de mes conférences pour deux années:

Le péril social;

L'athéisme;

Le panthéisme;

Le Dieu personnel: preuve physique;

preuve morale;

preuve métaphysique;

Les fausses preuves: l'ontologisme; /

Le positivisme et les sources de la vérité; 160

Le positivisme et le scepticisme de Kant;

Le positivisme et la science:

Cosmologie du positivisme: l'atomisme;

Le problème du mouvement;

Principe de la vie: hétérogénisme;

Métamorphisme ou transformation des espèces;

Le positivisme et son influence sur les lettres et les arts;

Le positivisme et la morale;

La morale indépendante;

Le radicalisme et la famille;

Le radicalisme et l'éducation;

Le radicalisme et le pouvoir social;

Les erreurs sociales: le libéralisme;

L'État n'est pas simplement la somme des droits individuels;

L'État se personnifie en ceux qui exercent la souveraineté;

La source de la souveraineté est divine: le souverain est ministre de Dieu et non du peuple;

Comment s'acquiert et comment se perd la souveraineté,

Les deux grands devoirs de l'État sont la religion et la justice;

Premier devoir de l'État: la religion;

Liberté de l'enseignement, de la presse et des cultes;

Second devoir de l'État: la justice.

L'État n'est pas la source d'où dérivent nos principaux droits, 161 mais le protecteur et le défenseur / que Dieu leur a donné. On ne peut pas avoir le droit de professer l'erreur ni de faire le mal;

Les droits de l'État sont limités par ceux de l'Église, de la famille et des autres associations.

- Toutes ces thèses sont développées dans mes notes, ce serait trop long de les reproduire ici.

Je me suis aidé surtout de Guthlin «Erreurs modernes» et de Chesnel «Les droits de Dieu».

Mes études se rapportaient surtout à mon ministère et à mes œuvres. Je lus quelques volumes de Mgr Pie, du P. Monsabré, du P. Félix. J'étudiai S. Thomas, Taparelli, Le Play, Blanc de St Bonnet, Chesnel «les droits de Dieu», Guthlin «les Erreurs modernes».

Je notai quelques pages intéressantes de Le Play, sur l'Union de la famille et du foyer, sur les Logements ouvriers, sur les Paysans au Moyen-âge; de Blanc de St Bonnet sur le suffrage universel et sur l'égalité; de la Revue d'Economie sociale sur l'Immoralité de l'ate­lier, les apprentis, les enfants naturels, la dépopulation; de S. Thomas sur la Fin de la Société civile; de Chesnel sur les Libertés modernes.

Ces notes sont dans mon cahier d'Excerpta. /Ce serait trop 162 long de les copier ici.

Ce cahier de notes me fournirait les principales données d'une sociologie chrétienne et d'une étude sur la société contemporaine.

J'en tire seulement quelques considérations relatives à la Société civile et à sa fin.

La Société civile est un être moral, vivant, agissant et responsable. Elle doit donc à Dieu son Créateur hommage et adoration.

La fin propre de la multitude vivant en société, dit S.Thomas, n'est pas seulement de vivre, mais de vivre d'une vie morale et de bien vivre. (de regim. Princ.I.24)

Les deux besoins de l'homme, la pratique de la vertu et la posses­sion des biens terrestres, se peuvent trouver dans la famille, mais ils n'y sont réalisés que d'une manière restreinte et incomplète; dans la société civile, on les trouve d'une manière générale et parfaite. (Ibid. 1.9)

Suarez dit: «La Société civile a pour but de permettre aux hom­mes de vivre dans la paix et la justice avec une certaine abondance de biens qui concernent la conservation et le bien-être de la vie cor­porelle. (de leg. III, c. XI, 7)

- Item Bellarm. de membris Eccl. III. de laicis V. /

Pour atteindre cette fin, la société civile a deux sortes de 163 moyens nécessaires, les uns négatifs: protéger les droits et les li­bertés des individus et des groupes; les autres positifs: assister l'acti­vité privée.

On peut dire encore que le but de la société est le bonheur des citoyens, bonum temporale, la béatitude en cette vie qui consiste dans la pratique de la vertu avec un certain ensemble de biens matériels. S.Th. la 2ae q. 4,7.

Mais ce qui regarde la vertu est, bien entendu, subordonné à la direction de l'Eglise, qui a pour cela une mission spéciale.

L'Etat bien réglé ne peut donc se dispenser ni de pratiquer lui-même la religion, puisqu'il est un être moral; ni de favoriser sa li­berté et son développement parmi les citoyens, puisqu'elle est une condition de la béatitude même temporelle à laquelle l'Etat a pour mission de contribuer.

Cette définition est la base de toute sociologie. L'Etat n'est pas une organisation contractuelle et libre, c'est le développement na­turel et providentiel de l'humanité. Sa mission est déterminée par la nature des choses. Il doit protéger toutes les libertés et 164 aider / tous les développements en général sans s'immiscer dans la vie privée des individus ou des sociétés particulières.

Si cette notion n'est pas donnée exactement, on accorde trop ou trop peu à l'Etat.

Les lettres que j'écrivais à ma famille et qu'elle a conservées reflétaient assez bien mes occupations.

10 janvier. «Je n'ai pas encore de chapelain pour le Patronage, mais j'espère en avoir un bientôt. J'ai en vue un jeune prêtre très désireux de venir ici.»

25 janvier. «Bonne nouvelle: j'aurai mon chapelain à Pâques. Il est actuellement professeur à S.Charles de Chauny. Monseigneur me l'accorde volontiers. Il me soulagera bien dans ma besogne, qui devient trop lourde pour mes épaules. Je prépare des fêtes pour la semaine prochaine et pour les jours gras. Les progrès de l'œuvre me consolent de mes fatigues. Nos jeunes gens augmentent toujours en nombre et en sagesse. Il faut aussi que je prépare une Assemblée diocésaine qui se tiendra vers Paques à Liesse pour stimuler tous ceux qui sont à même de créer dans le diocèse des asso­ciations de jeunes gens et d'hommes.»

11 février. «Notre congrès diocésain des œuvres aura lieu à Liesse les 10 et 11 mars. Les circulaires / et programmes vont être 165 envoyés aujourd'hui ou demain. J'ai à correspondre, à préparer des rapports. Nous enverrons mille invitations. Nous comptons avoir plus de cent personnes…

La Providence n'abandonne pas nos œuvres de St Quentin. Les Franciscaines ont recueilli depuis le ler février environ quatre mille francs, le Patronage quinze cents. Nous ne rencontrons pas d'hosti­lité sérieuse. Il y a au contraire parmi nos bienfaiteurs des noms qu'on est étonné d'y voir.»

24 avril. «J'irai à Paris pour l'Assemblée générale des Cercles catholiques d'ouvriers, du 18 au 22 mai.»

14 mai. «Le Conservateur vous tient au courant de nos fêtes. L'in­stallation de M. Mathieu a été un véritable triomphe… Mes confrè­res s'habituent au changement.»

11 mai. «Mgr me confie la direction du vicariat. C'est une lourde charge pour laquelle il me faudra l'aide du Bon Dieu que vous de­manderez pour moi…»

- M. l'abbé Petit m'écrivait quelquefois. Il me félicitait de ma no­mination. Il me parlait de ses joies et de ses épreuves. Son église de Boujon s'achevait. Je devais aller à la bénédiction, j'avais même pré­paré un discours, / mais les intrigues de son maire 166 firent retar­der la cérémonie.

- Ma correspondance avec mes amis de Santa Chiara languissait beaucoup. Je n'avais plus le temps!

M. Poiblanc m'écrivait de Semur le 20 juillet: «J'espère vous voir à Paris à la réunion des anciens élèves de Rome. Je crois que les orga­nisateurs sont assez embarrassés pour faire un programme. Cela étant, il me semble que nous leur serions agréables en leur signa­lant une question bien importante, qui intéresserait tout le monde et qui pourrait être très utile à plusieurs. C'est celle des associations sacerdotales. Nous qui avons le bonheur de connaître et de prati­quer une œuvre si importante pour la sanctification du clergé et par suite des fidèles, n'est-il pas de notre devoir de la faire connaî­tre? Pour mon compte, je serais bien heureux de voir nos confrères du séminaire français être les instigateurs et les organisateurs de ces associations qui sont si admirablement dans l'esprit de l'Eglise…

J'aime à croire que vos œuvres sont toujours prospères et je prie Dieu qu'il répande sur elles et sur vous d'abondantes bénédictions. De votre côte ne m'oubliez pas dans vos prières. Je vous recomman­de notre petite association sacerdotale. Nous avons doublé notre nombre cette année. De quatre, nous sommes arrivés à huit…/

167 Mais ma meilleure lettre de mes anciens condisciples cette année a été celle du P. Dugas, un petit saint qu'une maladie de poi­trine consumait en Algérie. Je la reproduis:

Alger, 3 avril. - Mon bien cher ami, J'ai reçu tout récemment, vous devinez de qui, une lettre qui me donnait de vos nouvelles et me parlait de vous assez au long. Le P. Marquigny, puisque c'est l'homme en question, me dit sur votre compte de fort belles choses qui ne m'étonnent nullement; mais ce qui m'étonne presque ou plutôt me confond, c'est que vous me conserviez encore bon et fidèle souvenir. Depuis notre entrevue de Paray-le-Monial, j'ai gardé un si rigoureux silence avec vous; et cependant plus d'une bonne raison aurait dû me le faire rompre; tout au moins, je n'ai aucune excuse passable à faire valoir. De fait, voilà plus d'un an que je suis condamné aux loisirs forcés; comment n'en ai-je pas profité pour jaser avec vous et vous faire jaser? La langue devait se taire, mais les conversations à la plume ne m'étaient pas défendues. De plus, je sais que cet été, au moment du Congrès de Lyon, vous vous êtes en­quis de mon sort avec la plus aimable affection. Comment alors ne me suis-je pas occupé de vous mettre en rapport avec mon père? / Enfin, auprès de vous comme auprès du Bon Dieu, à tout péché mi­séricorde, et le mien est d'autant plus 168 pardonnable que je le déteste de vieille date. N'en parlons plus.

Quel coup de foudre, cher ami, nous a frappés ce mois dernier I (Il fait allusion à la mort du P.Freyd.) Pour ma part, j'en ai été at­terré et brisé. Ce vénéré et bien-aimé Père, avec qui j'étais resté en fréquentes relations, m'avait encore écrit avec plus de cœur, plus de piété, plus d'onction que jamais, peu de temps avant sa mort. La perte assurément est sentie de tous ceux qui l'ont connu; mais n'est-elle pas particulièrement douloureuse pour nous, les anciens de la bonne vieille époque, qui avons vécu plus longtemps près de lui, qui l'avons vu peut-être plus intimement, et qui avons eu, ce me semble, une part de choix à ses saints conseils et à son affection de père? Aussi je suis sûr que nous avons tous été ces jours-ci dans une union complète de souvenirs, de douleur et de prières. Vous rappe­lez-vous notre première messe, à tous deux, dans cette chère chapel­le de Ste-Claire ? C'était lui qui nous assistait. Depuis, il nous a trace notre vie, il continuera à nous y soutenir. Je pense que vous avez eu tous les détails que vous désiriez sur ses derniers moments et ses funérailles. Outre l'Univers et le petit mot fort délicat de Veuillot, j'ai lu dans la Voce della / Verità et 169 dans le journal de Florence quelques articles très bien touchés sur ce bon P. Freyd. J'ai appris de plus par le P. Brichet que l'Ambassade doit faire célébrer un service le 6 de ce mois, et le séminaire un autre, le 13, avec orai­son funèbre par Mgr Nardi. Certainement, après la pensée de sa ré­compense et de son bonheur, ce concert unanime d'hommages rendus à sa mémoire est une précieuse consolation. Vous avez reçu sans aucun doute la petite circulaire des élèves actuels au sujet du monument à élever sur la tombe. L'idée ne peut manquer d'avoir plein succès. Je voudrais maintenant une petite notice sur sa vie: que de traits édifiants elle pourrait révéler! mais il me paraît im­possible que la Congrégation du St-Esprit ne s'en occupe pas.

Vous voilà donc, bien cher ami, lancé plus que jamais dans la vie active et militante et dans les saintes œuvres ouvrières. C'est bien a croire que le P. Freyd disait vrai, et que dans le dessein du Bon Dieu, vous devez être de ce monde. Ce n'est pas que je n'en conçoive aucun regret. Courage cependant et duc in altum! En somme, quand j'entends la renommée de vos exploits, je suis beaucoup plus fier que jaloux. Depuis nos liens de Rome (excusez mon illusion prétentieuse) il me semble vraiment que vous êtes quelque chose / de moi-même, et que quand vous travaillez pour 170 la bonne cau­se, c'est presque moi qui travaille; comment alors serais je jaloux, et le moyen de n'être pas fier?

Du reste, je suppose bien que vous avez la charité de me tenir en réserve et de me communiquer quelque chose de surcroît de vos mérites. J'y compte tout-à-fait. Sans cela, impossible d'être en règle avec le Bon Dieu. De vrai, il y a plus d'un an que je vis dans le dolce far niente, que je ne ramasse rien du tout et que je dissipe mon petit avoir, si avoir il y avait. Hélas! vous me disiez jadis que j'étais le sol­dat d'élite et que vous étiez l'humble lignard: moi, je me trouve fu­rieusement à l'arrière-garde: gare à moi, si vous ne me tirez!

Le P. Marquigny vous a dit, je crois, ses beaux projets sur mon compte. Je crains bien que son cœur ne l'égare en cela, et que s'il réussit à m'endosser, il n'endosse un mauvais papier. Heureusement, chez nous, l'homme ne propose pas plus qu'il ne dispose.

Tout se règle par l'obéissance: c'est vraiment une bonne et belle invention, et un des beaux côtés de la bonne part que j'ai choisie. Je ne tarderai pas, je pense, à être fixé / sur mon sort, car notre 171 Provincial doit nous arriver prochainement.

En attendant, je prends très aisément patience dans ce beau pays d'Afrique. Ses odeurs, sa lumière, ses couleurs, ses aloès, ses Arabes, tout me rappelle soit l'Italie, soit l'Orient, deux pays que vous con­naissez et qu'on ne peut pas voir sans en emporter bon et riant sou­venir. Nous avions autrefois deux grands orphelinats dans les envi­rons. Nous n'avons plus maintenant qu'un petit collège dans la vil­le, avec diverses œuvres pour les Espagnols, Maltais, Italiens. Quant aux Arabes, impossible de les aborder, grâce aux peurs sottes et ridi­cules du gouvernement, toujours, hélas! trop fidèle en cela aux mauvaises traditions de Louis-Philippe et de l'Empire. C'est déso­lant de voir cette terre encore si peu chrétienne, après 45 ans d'oc­cupation. Encore si les Français donnaient l'exemple! mais que de chrétiens pires que les Musulmans! Nous avons cependant en Kabylie quelques petites missions qui, malgré le mauvais vouloir des Bureaux arabes, laissent percer quelque espérance.

Vous avez su sans doute que l'abbé de la Ferrière avait été or­donné prêtre au mois de juillet. J'ai eu la bonne fortune de pouvoir assister à son ordination et à sa première messe;/ ce qui, 172 entre parenthèses, m'a valu une Catilinaire du P. Le Tallec sur mes har­diesses cénobitiques et mon humeur vagabonde. Quoi qu'il en soit, j'ai vu, et non sans joie, ces bons Poitevins, et le berceau de cette Université, qui semblait jadis vous tendre le bras, et cet excellent P Schrader, plein de vie alors et de beaux projets, puis si vite enlevé à Mgr Pie et à son œuvre. Don Bougouin, qui était absent au mo­ment de mon voyage, a eu du moins la bonne idée de me rendre ma visite à Pau, où j'ai passé l'été. Sa dignité de professeur et de di­recteur de séminaire, ses soucis d'aumônier de religieuses, rien n'a altéré sa belle humeur, et vous pensez si nous avons remis en train les bons vieux souvenirs! Pendant que j'étais dans ces parages des Pyrénées, j'ai vu également l'abbé Compans, le grand abbé Joseph et quelques autres anciens venus en pèlerinage à Lourdes.

Et vous, que me dites-vous des citoyens du Nord? Il me faut la li­ste et la chronique du bulletin pour que j'apprenne le sort et les faits et gestes de M. de Dartein et de M. Bourgeat. Les malheureux ne me donnent plus signe de vie. Et le cher P. Désaire, qu'en faites-­vous? J'ai su qu'il était sépare du P. Duponchel et vicaire 173 dans une autre paroisse. Je crois bien qu'un / de ces jours je ne résisterai pas au désir de lui écrire. Haec nobis Deus otia fecit: c'est mal de ne pas en profiter.

Le bon P. Freyd m'avait écrit, il y a quelques mois, que les projets de communauté de M. de Bretenières et de M. Poiblanc étaient en bonne voie. Vous devez en savoir quelque chose, car le P. Poiblanc est lui aussi un homme d'œuvres et de congrès, et vous avez dû le rencontrer.

J'ai de loin en loin des nouvelles du P. Le Tallec et du P. Guilhen. Inutile d'en parler. Il va sans dire que les poissons sont contents dans l'eau. Quant au Père de Rivoyre, il est censé être au couvent de Marseille, mais j'apprends qu'il est tout entier à la vie apostoli­que et qu'il vient de prêcher le carême dans une paroisse de Lyon. Et le P. Roserot? Voilà un siècle que j'ai le projet de lui écrire. Vous savez comme il a été douloureusement éprouvé l'an dernier.

Il est temps, cher ami, que j'en finisse avec mon bavardage. Je ne puis clore cependant sans vous souhaiter une bonne et sainte fête. Avec vous, je me transporterai par la pensée dans S-Pierre, à l'autel 174 de S.-Léon, et là nous prierons ensemble pour vous, / pour vos œuvres, pour Rome et pour Pie IX. Vous souvenez-vous du 11 avril 69? Quelle fête alors, et depuis, quels changements ! Maintenant surtout, le P. Freyd mort, tout me paraît en deuil dans cette pauvre Rome. De votre côté, vous voudrez bien ne pas m'ou­blier auprès de votre saint Patron, que les souvenirs du passé et des Léon de Ste Claire m'ont habitué à aimer doublement et triple­ment. Qu'il me donne q.q. chose de son grand cœur et de son énergie. C'est que, voyez, tout content que je suis dans ma vocation, cela va sans dire, je ne me sens ni assez fort ni assez humble pour m'accommoder indéfiniment de cette vie traînante et inutile que je mène.

A Dieu. Ne tardez pas trop à m'écrire, tout ce qui vous jaillira de la tête et du cœur. Tout ce qui me vient de vous ne peut que m'ap­porter une brise des plus chers souvenirs.

Puis-je vous prier d'offrir mes respectueux hommages à M.votre père et à Mme votre mère ?

En union de vos prières et ss. sacrifices.

Tout à vous in Xto. Joseph Dugas, SJ.

Avez-vous lu le beau livre de l'abbé Gay? Décidément le sol de Poitiers produit de beaux et admirables fruits.» /

1876 - 5e année de vicariat

J'avais mon tour de prédication à la basilique, et de plus mes peti­tes instructions hebdomadaires au Patronage. Il fallait encore parfois accepter quelque invitation au dehors.

Je suis allé cette année prêcher la retraite de première commu­nion à Essigny le Grand, sur l'invitation de M.Ply. Je pris pour thè­mes: la communion, le sacrilège, la mort et le jugement, la confes­sion, la contrition; motifs de contrition, avis après l'absolution… Je n'ai écrit que des notes assez informes, qui m'ont cependant servi plusieurs fois dans des circonstances semblables J'avais soin de don­ner à mes jeunes auditeurs des choses concrètes et de leur parler, pour ainsi dire, en histoires. Le langage abstrait les dépasse et les laisse endormis ou dissipés.

176 Le jour d'une première communion / était pour moi un jour d'émotion profonde. Je résumais ainsi mes impressions au ser­mon de l'Evangile:

«I. Ces enfants sont devenus les temples du Dieu vivant.

Comme un beau temple demande des années de travail, ces en­fants ont été longuement préparés: baptême … éducation maternel­le …soins

du pasteur. .. lumières de l'Esprit-Saint…

C'est aujourd'hui l'inauguration solennelle …Haec est dies quam fecit Dominus… Constituite diem solemnem in condensis usque ad cornu altaris … Vous vous pressez pour cette fête. Le Sauveur y prend part …les anges … les familles … la paroisse.

Qu'elle est sainte la religion qui sait produire, dans une vie, de ces moments de pureté et de bonheur!…

Ce serait là le bonheur ordinaire des familles, si la vie chrétienne y régnait dans toute sa plénitude: union de pensée, d'affections, de prières, communion ensemble, éternité commune…

II. Regrets, amertume dans le cœur de ces enfants. Leurs pères ne les accompagnent pas à la table sainte. Leurs frères aînés sont déjà tombés dans l'indifférence pratique…/ Ces enfants savent 177 l'importance du salut … Ils voient, chez eux, le dimanche violé,les sa­crements négligés … Le cœur d'un enfant, quand il est pur, voit clair aux choses de Dieu…

III. Craintes que nous éprouvons à leur sujet … Que seront-ils à quinze ans? Un père nous disait: J'aimerais mieux voir mes enfants mourir que de les voir tomber comme tous les autres dans la débau­che … Ce sont les sentiments des parents chrétiens. Le chrétien est naturellement héroïque.

C'est dans ces vues que nous créons des œuvres de jeunesse: nous voulons conserver dans la jeunesse la force et la grâce de la première communion .

L'Eglise ne désespère jamais. Elle continue son ministère et elle attend l'heure de Dieu…

- J'écrivis aussi une allocution pour le mariage de mes cousins, Foucamprez-Carlier, célébré à Marle le 17 juillet.

La pensée d'échapper au surmenage me poursuivait journelle­ment. Je sentais que je ne pouvais plus conserver suffisamment la vie intérieure que j'avais acquise au séminaire. Je voulais à tout / prix 178 devenir religieux. J'allai faire une retraite à Laon, à la maison du Troisième an des jésuites, sous la direction du P. Dorr, un saint religieux. Pour le moment, je pensais particulièrement à la Congrégation du Saint-Esprit. Le P.Freyd, après avoir eu d'autres vues, m'avait dit: «Si vous tenez absolument à être religieux, venez chez nous, vous serez sans doute placé à notre maison de Rome.»

Notes de cette retraite:

lère méditation. - Quelle que soit la conclusion de ma retraite, je me propose de mieux servir Dieu:

1° par l'observation des Commandements. Je prierai mieux; je se­rai plus charitable envers le prochain, dans mes pensées, dans mes paroles, dans mes relations; je serai plus chaste, plus modeste dans mes pensées, dans mes regards, dans mes actes, je rejetterai plus vi­te les tentations; je renoncerai à tout plaisir sensible.

2° par l'accomplissement des devoirs de mon état: saint sacrifice offert avec plus de ferveur; Sacrements distribués avec plus de re­cueillement, de dignité; dans les œuvres, vues plus pures, plus sur­naturelles. /

179 3° par la rédaction et l'observation d'un règlement plus complet: oraison toujours strictement faite; matinée réservée; étu­des ecclésiastiques reprises; examen particulier sérieux et fidèle; préparation de l'étude et des relations par quelques instants de ré­flexion.

Je souffre de ne pas tirer parti de la préparation exceptionnelle que j'avais reçue par mes longues études. Je ne puis ni les complé­ter ni les entretenir. Le ministère des villes impose aux jeunes prê­tres trop de service matériel: assistances aux enterrements, convois, etc. J'avais sacrifié, pour me mettre dans la hiérarchie et l'obéissan­ce tous mes attraits pour l'étude et annulé toute la préparation supérieure reçue à Paris et à Rome

2e méditation: Fin des créatures. - Que de bienfaits j'ai reçus de Dieu! Par l'étude des sciences et les voyages, il a mis à mon usage toute la nature pour que j'y trouve son image et que je reconnaisse sa grandeur. Par la philosophie et l'histoire, il a mis à mon usage la sagesse et l'expérience de tous les hommes. Par l'Incarnation, l'Eucharistie et la méditation, il s'est mis lui-même dans son huma­nité sainte à mon service avec ses mérites infinis. Il m'a donné / en­core le trésor de la communion des Saints. 180

- D'un autre côté, comme il m'a amoindri et humilié par les sui­tes du péché originel et par mes propres défauts!..J'accepte, ô mon Dieu, ces amoindrissements, en esprit de patience et de péni­tence, pour mériter d'en recevoir plus tard la compensation.

3e méd. De l'usage des créatures. - Je reconnais, ô mon Dieu, que vous êtes l'unique fin de toutes les créatures, et qu'elles ne doivent être pour moi que des moyens pour parvenir à ma fin qui est de vous louer et de vous servir. Je regrette d'avoir souvent oublié cette fin unique pour suivre mes goûts et mes répugnances…

4e méd. - Je reconnais, Seigneur, que tout ce qui est sur la terre est indifférent pour notre fin. Tout dépend de l'emploi qui en est fait. L'un obtient sa fin par la santé en employant ses forces à faire le bien; l'autre par la maladie en souffrant patiemment; il en est de même pour la richesse et la pauvreté, les honneurs, les emplois, etc.

- Motifs d'attrait pour la Cong. du S.Esp. - Elle est humble, pau­vre, méprisée. En y entrant, je consens à être employé aux missions les plus humbles. C'est un sacrifice méritoire. Si on m'en trouve l'aptitude, je pourrai être employé à Rome à / former des 181 prê­tres qui auront plus tard une grande influence, soit dans l'enseigne­ment supérieur, soit dans l'administration des diocèses. Ce sera la vie de pénitence qui me convient après tous les péchés de ma jeu­nesse. J'ai trop donné de scandale pour être élevé dans le clergé sé­culier à une dignité quelconque. J'ai trop de tentations et je pèche trop là où je suis. Je mène une vie trop imparfaite et trop peu ré­glée.

2e jour: premier exercice. - Quelle n'est pas l'horreur que mérite le pêche! Le péché qui a précipité du ciel des millions d'anges! Un seul péché, un péché de pensée et une damnation éternelle et sans remède! et quelle damnation: les ténèbres, le feu, la privation de Dieu, la rage, l'envie, la fonction maudite de tenter les hommes

- Et le péché de nos premiers parents: une seule désobéissance et une condamnation de tout le genre humain! Il y a peut-être déjà eu deux cents milliards d'hommes qui ont subi cette condamna­tion: les souffrances, les concupiscences, la mort …Et le péché des hommes qui pour un seul péché mortel sont damnés! Quelle misé­ricorde 182 le Seigneur a montrée à mon égard! -Je ne / veux plus pécher. Je ne veux plus y être tant exposé. Je veux prendre les mesures pour cela, quoi qu'il m'en coûte.

2e exercice. - Seigneur, j'ai considéré le nombre de mes péchés et leur malice, et j'en suis profondément humilié. Je ne suis que le néant et j'ai offensé votre souveraine majesté! Il faut que votre pa­tience soit infinie pour que vous ne m'ayez pas foudroyé. - Donnez-­moi par Jésus et Marie la grâce de connaître le désordre de mes ac­tions et d'y remédier. J'y remédierai par un règlement plus précis et mieux observé, par la manière de faire mes actions en considérant la fin de chacune et par la modération que j'apporterai en toutes choses.

- Motifs d'attrait pour rester où 3e suis. - Le Bon Dieu y bénit mes œuvres et me donne la grâce d'y faire du bien. J'y pratique l'esprit de pauvreté, ne tenant à rien et donnant tout mon superflu aux pauvres et aux œuvres; l'esprit d'obéissance, en dépendant de tous.

Dernier exercice. -J'ai compris, Seigneur, toute l'horreur de l'en­fer …Et dire que j'aurais pu y être tant de fois précipité! Que vous étés bon, Seigneur, de m'avoir tant pardonné! Que ferai-je pour le reconnaître? Je veux être à vous. Je le veux parce que je crains / horriblement l'enfer. Je le veux aussi parce que je vous 183 aime extrêmement.

3e jour: exercice sur la mort. - La mort est certaine. Les circonstances sont incertaines. Où serai-je? Quand sera-ce? Quelles personnes y assisteront? Me seront-elles un secours ou un obstacle pour bien mourir? Tout cela est incertain. Ce qui est certain, c'est que je ne mourrai qu'une fois et que cette fois sera décisive. Il ne faut donc rien négliger pour bien mourir. Et le moyen de bien mourir, c'est de bien vivre.

4e jour: exercice sur La tiédeur. -J'ai reconnu la nature de la tiédeur: c'est la chute fréquente dans le péché véniel, l'affection à quelque péché. C'est encore l'absence habituelle d'actes généreux et une fa­de médiocrité dans le bien. Ses signes sont: s'acquitter de ses exerci­ces spirituels par habitude; prier sans attention; célébrer le saint sa­crifice sans dévotion; faire ses actions journalières sans intention, sans ordre, sans méthode, etc … ses remèdes: les connaître, vouloir en sortir, agir. Prima opera fac, faire ses exercices avec toute l'exacti­tude et l'application possibles, prier, invoquer le S.-Cœur de Jésus.

Exercice sur le repentir de S.Pierre. - Pierre a péché malgré 184 les grâces de l'Eucharistie, malgré ses fortes résolutions précédentes. Il a péché par peur, par crainte des tourments et des supplices, par re­spect humain … Mes fautes ont les mêmes sources. J'ai renié N.S. toutes les fois que j'ai péché, que je l'ai offensé, que j'ai négligé son service. Son regard a converti Pierre. La pensée de ce regard sera ma conversion. Son regard était triste. Mes offenses l'attristent. J'au­rais dû le servir avec tant de ferveur! Il y aurait dans ma vie un océan de mérites de plus. Désormais, je me repens. Je veux mieux aimer N-S. et secouer ma tiédeur.

5e jour: exercice sur le règne de J.-C.. - Seigneur, j'ai entendu votre ap­pel. Je proteste que j'y veux répondre autant qu'il est en moi, avec le secours de votre grâce. Eclairez-moi, Seigneur. Faites-moi connaî­tre dans quelle mesure et dans quel état de vie vous demandez que je vous suive. Donnez-moi la grâce d'approcher de vous le plus pos­sible par une vie sainte.

Exercice sur l'imitation de J. C. - Dieu le veut: ipsum audite. Quos prae­destinavit conformes fieri imagini Filii sui, hos et glorificavit. - Ego sum ostium. Ego sum via. C'est donc nécessaire. /

185 L'Eglise nous le demande: Filii, quos iterum parturio donec formetur in vobis Christus.

Je veux, Seigneur, vous imiter d'une imitation sérieuse, constante, attentive, affectueuse…

Exercice sur l'Incarnation. - Marie était en extase, extase d'humilité et d'amour. Le Verbe se dévoue pour les hommes. Il s'humilie infi­niment pour expier les fautes de notre orgueil. Il ne pouvait pas prendre moins de vie, moins d'honneur, moins de richesses, moins de jouissances. Humiliavit semetipsum. Marie aussi s'humilie: Ecce Ancilla. Et Dieu la comble de grâces: gratia plena.

Exercice sur la naissance de N-S - J'ai considéré les saints désirs puis les saints entretiens de Marie et de Joseph: Crastina die delebitur iniquitas terrae. - Veni, Domine, et noli tardare: etiam venio cito. - A Bethléem, leçons d'humilité, de pauvreté, de sacrifice. Le Sauveur ne pouvait pas choisir une naissance plus pauvre, plus humble. Hostiam et holocaustum noluisti, corpus autem aptasti mihi, tunc dixi: ecce venio, ut faciam, Deus, voluntatem tuam. Beati pauperes. Beati qui lugent.

6e jour: exercice des deux étendards. - La raison et votre exemple, 186 Seigneur, / m'invitent à embrasser l'amour de la pauvreté et des mépris. C'est le seul moyen de se garantir contre les attaques du démon. L'amour des richesses et des honneurs est trop près de l'avarice, de l'orgueil et des autres vices. S'approcher si près du pé­ril, c'est s'exposer à périr.

Exercice des trois classes. - Grâces à Dieu, je me sens bien indifférent et prêt à choisir ce qui pourra le mieux procurer la gloire de Dieu. je suis prêt à choisir la vie religieuse, si les dettes et charges actuel­les de mon œuvre n'y mettent pas obstacle en rendant la position telle que quitter serait produire un scandale et exposer l'œuvre à crouler. - Pour le reste, s'il faut vivre au milieu des tentations de sen­sualité, d'amour-propre, d'antipathie, je suis prêt à prendre les moyens d'amendement les plus favorables en m'affectionnant à la pauvreté et aux mépris.

Résolutions: Je me lèverai exactement au son de mon réveil-matin à cinq heures 1/2. (J'avais souvent des messes tardives de 10 h, 12 h, et les œuvres me faisaient coucher tard le soir). En m'habillant, je penserai au sujet de mon oraison et aux préludes. /

Oraison: Je ferai, après mes prières du matin, une demi-heure 187 complète d'oraison selon la méthode de S.Ignace.

Sainte-messe: Je me préparerai, autant que possible, à célébrer la sainte messe par un quart d'heure de réflexion spéciale. Les jours où je pourrai prévoir que mes derniers instants seront pris par les confessions, je ferai cette préparation d'avance. Je prendrai les vête­ments sacrés avec respect et en silence. Je jetterai un coup d'oeil sur l'ordo pour ne rien négliger.

Petites heures, Ecriture Sainte. - Mes premiers moments dans la ma­tinée seront pour la récitation des Petites heures et la lecture de l'Ecriture Sainte, soit à 6 h 1/2 après l'oraison, soit après la sainte messe.

Examen particulier, à 11 h.1 /2, méthode de S.Ignace.

Vêpres et complies: au premier moment libre après le dîner, vêpres, visite à l'Eglise, chapelet.

Après 4 heures: Matines et Laudes, lecture spirituelle.

- Je ne donnerai pas plus d'un quart d'heure à la lecture du jour­nal. Je consacrerai le quart d'heure avant le dîner à quelque lecture classique. Je me confesserai toutes les semaines.

J'écrirai pour la direction tous les quinze jours si mon directeur le juge nécessaire.

188 Je ferai la retraite du mois le ler vendredi / comme elle est indiquée dans le P. Valuy.

J'éviterai toute familiarité.

Je ne parlerai pas de ceux pour lesquels j'éprouve de l'antipathie ou je n'en dirai que du bien.

Je promets à S.Joseph dix messes et dix chapelets s'il favorise mon élection d'ici la fête de son Patronage.

Table des matières

XI Cahier
1874: Troisième année _de Vicariat
Retraite à Laon
Université de Lille 3
Correspondance - Evêché 10
R.P.Freyd 11
M.Demiselle 22
Condisciples de Rome 27
Etudes 34
Correspondance de famille 41
1875: Quatrième année de Vicariat
Prédications 42
Patronage: Compte-rendu 72
Changements politiques 84
Nos fêtes 85
Mars. Mort du P. Freyd 86
Congrès de N-D.-de-Liesse 93
Prières publiques 117
Jubilé 117
M.Gobaille 121
Les Cercles 123
Compte-rendu du Patronage 123
Le Sacré-Cœur 140
Législation chrétienne 144
Retraite - Oratoire diocésain 145
Congrès de Reims 146
Châlons - Archéologie 151
Anciens élèves de Rome 151
Bureau diocésain 152
Comité protecteur 153
Le Conservateur 154
Maison de famille 155
Les Soeurs 155
Réunion de jeunes gens 156
Etudes et lectures 161
Correspondance 164
1876: Cinquième année de Vicariat
Prédications 175
Retraite de vocation 177
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